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Dimanche 24 avril 2005

13H30 Pi-èm - Noir. Je l'ai jamais vu aussi noir ce café que je bois depuis deux heures dans ma cuisine. Parfois je regarde aussi les rideaux jaunies de ma fenêtre. Ils sont jaunes à cause des cigarettes que je fume toute la nuit. Pas la journée car la journée, je dors surtout. Enfin, quand les keufs sont pas en train de braquer le commerçant d'en face, toutes sirènes hurlantes.

Il faut que j'arrête Internet. Plus sortir. Oui plus sortir ou en tout cas faire moins d'Internet. En même temps, sortir, c'est pas une fin en soi. L'autre jour, j'ai acheté une baguette dans la rue. J'ai pleuré d'un bout à l'autre du chemin. A un moment, mon visage s'est reflétée dans la flaque d'urine d'un chien. Mon visage puait. Mais j'ai eu ma baguette. Malgré sa tête de post-soixante-huitard sur le retour, mon boulanger les fait bien. Etaler de la confiture sur la mie de son pain est sans doute la plus belle chose au monde après la cigarette.

Ensuite, j'ai mangé. Puis j'ai reçu un coup de fil pour une demande d'interview. Refus catégorique. Je hais leur ligne éditoriale depuis que ça a été racheté. Plutôt crevé.

L'après-midi, plus rien n'avait d'importance sauf les murs qui se fichaient de moi. J'ai donc du taper dessus comme je le fais d'habitude. Avec ma tête. Et en écoutant un CD des "Devil's on the Rock", le live de 1969 à Manhattan. C'est sur, le rock a été inventé par des extra-terrestres, c'est pas possible autrement. Ca a duré quatres heures. J'en ai aussi profité pour relire tout Houellebecq car ca allait de paire. Ce mec, si ca ne tenait qu'à moi, je le violerais. Son dégoût des autres et son ignoble génie m'attirent comme rien ne m'avait jamais attiré avant. Pas comme ces mecs qui se pavannent dans les soirées show-bizz auquel je dois assister pour faire ma promo. Je ne m'y ennuie pas, je plane juste à 10 000 tellement je méprise les gens qui s'y montrent. C'est aussi pour ça que je me méprise.

Hier soir c'était Soirée Green's Day organisé par Nokia. Première partie : interview avec un jeune journaleux du Monde. J'aurais parlé à une poule que cela aurait eu plus d'effet. Il en avait le regard, c'est déjà pas mal. A un moment, il m'a dit qu'il y avait une trahison dans chacun de mes bouquins. Et je me suis suis dit "c'est vrai". Il y a eu un silence. Je l'ai alors embrassé sur la bouche. Avec la langue. Puis je suis parti en courant voir d'autres gens intéressants. Destin Diamond, Felix Hempart, Georges Coualcin. Bref, tout le gratin parisien. Depuis le temps que je voulais rencontrer Félix. Son bouquin "Un crayon sur une mine" m'avait flingué sur place. Lui il est intéressant mais moins que dans ses bouquins. Son visage m'a décu. On a bu cinq bouteilles à nous deux. Jusqu'à 4 heures 30 du matin. Je suis rentré pile pour la deuxième rediffusion de la Star Ac'.

Comme d'habitude, Wendy est passé à 5h15, ça m'a fait plaisir. On a pu regarder l'émission ensemble. C'était tellement prenant que ça m'a permis de déssaouler. Maintenant Sloan se tape Diane. Par contre il a décu le prof de chant qui a dit qu'il chantait comme un train en panne. Du grand art télévisuel pour pas dire de la merde. Ensuite Wendy est parti et j'ai essayé de m'endormir. J'ai repensé à la soirée, à ces journalistes qui utilisent leur appareil photos comme des flingues au lieu d'utiliser leurs questions comme des balles. J'ai mis la radio, ça m'a calmé.

Il faut que j'arrête Internet, ma bécane va finir par prendre feu et mes touchent vont me sauter à la gueule de haine. Mais je dois faire ce blog chaque jour, sinon le pacte ne sera pas rempli . Cassy, tu avais tort concernant le disque, il était bien à sa place.

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Note :

Le blog de Virginie Despentes est ici. Il possède une personnalité à part, celle de son auteur. Le suivre quotidiennement n'est pas un plaisir, c'est une hypnose. Se perdre dans ses lignes aux accents désintéressés s'avère juste expérimentale. Dans notre blog-world à la naïveté dégoulinante, c'est plutôt bien.

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Dimanche 24 avril 2005

Un jour, vous vous rendez compte que vous êtes là, en culotte courte, sentant le vent dans vos cheveux et le goudron irrégulier sous vos pieds. Des personnes beaucoup plus grandes que vous vous entourent et vous les aimez comme le centre du monde.

Vous réfléchissez. Il y a ce rythme sur lequel vous vous câlez et auquel vous ne ne pouvez vous opposer. Il y a ces questions qui reviennent, ces mystères qui restent des mystères et ces découvertes qui vous mènent à l'instant suivant : un peu de terre sur les genoux et les jambes s'allongent. Les frères hurlent, les vêtements, eux, sont trop petits.

La tête est suffisamment vide pour ne pas avoir de souci. Mais le corps est suffisamment fragile pour être écorchés. Comme l'esprit. Vous découvrez la honte scolaire. En grandissant, la souffrance devient votre incontournable compagnon de vie et vous forge, vous dégoûte et vous remplit. Le bonheur, lui,  écoule ses instants sans que vous vous en aperceviez.

Un peu plus grand, les désirs naissent. Et votre première peau, si tendre, disparaît à jamais au fond du placard à peluches. Le regard se fait noir, vous avez vécu suffisamment longtemps pour savoir qu'il est de votre devoir que vous sachiez. Vos amis deviennent votre famille, votre famille devient une entité négligeable. Le sexe arrive, les corps et les pensées s'enlassent avec volupté. Chaque mot est une arme et la guerre est déclarée à tout ennemi qui s'interpose. Le désir, lui, transpire par tous vos pores.L'être aimé éxiste et vous le trouverez.

Puis la tempête s'apaise. Votre cadre est fixé et votre messe est dite. Le bonheur se trouve dans la voiture qu'il faut chaque semaine laver, l'appartement dont il faut payer le loyer et les meubles qu'il faut collectionner. Le dimanche vous permet de mettre vos pantoufles après une semaine à penser aux bases de données du réseau du bureau.

Un jour, vos enfants arrivent à vos pieds. Il regardent le bitume mais sont des explorateurs. Chair de votre chair qui vous poussent à penser aux bases de données du réseau et qui, un jour, se mettent à vous haïr comme vous même avez haï.

Vos rides creusent votre foi. Le vin rouge prend de la vigueur avec le temps. Vous fructifiez enfin vos découvertes passées. Vous vous amusez de voir que la mouche qui vous survole en été a les mêmes ailes qu'"au début", et vous chérissez cette période où tout n'était que haine et révolte.

Les soirées s'allongent et les hivers se font de plus en plus froids. La présence des êtres aimés vous rassurent : vous oubliez que votre présence sur Terre n'est finalement rien qu'un peu de vent qui passe dans les cheveux d'un enfant.

Votre verre de vin se fait de plus en plus lourd, vous qui avez tant de fois porter sans peine. Votre moitié vous regarde partir, le visage rempli de tendresse un peu triste. Et voila ce plafond blanc qui ne vous a pas quitté...

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Dimanche 24 avril 2005

Depuis que je suis parisien, c'est à dire depuis toujours, je me demande ce que je fais dans cette ville. Non pas que je ne l'apprécie pas, bien au contraire, mais tout de même nous entretenons moi et elle des rapports pour le moins ambiguës.

Je ne l'apprendrai à personne : vivre à Paris engendre du stress. Les transports en commun sont aussi utiles que fatigants, les gens que l'on croise dans la rue sont au mieux placides et au pire te lancent les crocs à la première occasion (mention spéciale à l'ensemble des automobilistes dont le QI égale en générale celui du petit chien qui bouge la tête à l'arrière de leurs voitures).

Pour résumer : Paris, c'est un rythme de vie à la "marche ou crêve" et résumer ce dernier par Métro-Boulot-Dodo n'est pas si éloigné de la vérité que ça malheureusement. Ainsi quand on rentre le soir, si on est heureux de retrouver son petit appartement douillet, on se dit aussi tout bas que l'on ne serait pas si mal à la campagne, à la montagne ou à la mer, là où les fenêtres donnent sur un peu plus loin que la salle de bain du jeune voisin d'en face.

Mais heureusement, et c'est là toute l'ambiguïté de cette ville aux habitants légèrement déphasés, Paris peut aussi se prendre au creux de la main et être sérré de toute ses forces ! Même pour le parisien le plus aguérri, l'emerveillement lors d'une ballade se fait et se fera par exemple toujours sentir. Des ruelles aux milles saveurs gustatives d'Odéon aux grands axes de la cinéphilie (Grands Boulevards, St Michel, Champs Elysées), des rues ancestrales du Marais aux nouveaux quartiers de verre émergents dans le 13ème arrondissement, du Trocadero à la place de l'Opéra, de la Nation ou de la Bastille : tout nous rappelle que nous sommes plus que jamais ici dans la vie. Tout est là, il n'y a qu'à "cueillir".

Comment ai-je personnellement évolué dans cette ville ? Du fin fond de mon quartier douillet du 16ème arrondissement, j'ai en tout cas eu du mal à apprivoiser cette ville. Issu d'une famille 100% alpine, c'est davantage un sentiment de méfiance, voire de crainte, qui m'envahit d'abord à l'évocation de la "colonisation" de cette ville.

Petit, on ne sort pas de l'appartement. Sauf pour les cours de judo. Donc jusqu'à 13-14 ans, pas question de prendre le métro sous peine de se noyer définitivement dans ses innombrables boyaux. Le terrain de jeu reste le quartier proche, en ce qui me concerne principalement le Trocadéro et les quelques rues me séparant de mon collège puis de mon lycée.

A l'adolescence, l'heure a sonné de se retrousser les manches : le métro doit devenir ton ami sous peine de rester cloitrer chez toi devant lé télévision et d'enlever toute vie sociale. C'est une question de vie ou de mort d'aller de temps en temps voir un film dans un des cinémas Gaumont ou UGC que proposent l'avenue des Champs Elysées. Et tant pis si c'est cher, les actes de révolte à l'adolescence n'ont pas de prix !

Encore vierges de toute saleté métropolitaine, on se fait alors progressivement à la grisaille des visages des voyageurs, aux sons désaccordés en boucle des accordéonistes roumains, et surtout, aux panneaux, finalement pas si compliqués, que nous propose la RATP pour ne pas se perdre définitivement dans les couloirs.

A ce stade, le rempart devient alors le RER. Pas question de lire les écrans bizarres qui se situent sur les quais de RER, trop compliqués pour moi. Je raisonne à l'unité de Direction. Et puis de  toute façon, je me contente de Paris Intramuros. Je suis libre comme un papillon, je découvre très progressivement tous les quartiers, certains (Montparnasse, 19ème) étant nettement plus laids que d'autres.

Les années étudiants passent, les cinémas (gaumont Ambassade, Marignan, UGC Georges V, Mk2 Odéon ou Bibliothèques, Cinéma du Panthéon), n'ont plus de secret pour moi, je déniche peu à peu mes restaurants et bars préférés (les frog's et autres firkins, le Chicago Pizza Pie, les restaux chinois du 13ème, les grecs de la rue Saint Michel, la petite vertu). Quelques boites de nuit ponctuent certains évènements (l'Aquarium, le Dupleix, le Tango) mais, décidemment, je ne suis pas très boite...

Au fur et à mesure, à force de prendre le métro, de fêter des évènements, de rencontrer les amis, la ville dévoile ainsi lentement l'immense diveristé de ses quartiers. Et l'on se sent peu à peu moins perdus, les repères naissent et l'on finit enfin par se sentir chez soi à l'interieur de ces immenses mûrs.

Puis vient le temps des premières expériences de boulot. Le choc. Déjà car il faut travailler : y a plus le choix. Et surtout parceque la plupart des entreprises se trouvent à l'extérieur de Paris. Le RER devient ton ami. Plus rapide et confortable que le métro, il t'emmène plus loin, vers cet étrange endroit que l'on appelle la banlieue. Mais cette banlieue n'est plus vraiment Paris... Mon premier long trajet ? La ligne B ! Gare du Nord, Saint Denis, Le Bourget, Drancy, Aubervilliers, La Courneuve, Villepinte... Arrivé Parc des Expositions après des kilomètres de HLMs et quelques bidonvilles que l'on nomme avec pédance les "caravanes des gens du voyage". Le nord de Paris est un ratage complet, c'est définitif. Ces paysages me convainc, dans le train, à baisser le regard sur des livres qui, eux, arrivent à m'évader.

Mon histoire avec Paris n'est pas finie, mais ma présentation, elle, l'est. Je terminerai en disant que je n'ai toujours rien compris à la façon de se repérer dans les stations centrales du RER de la ligne C, que je prends également régulièrement. Comme quoi, on n'a jamais fini de découvrir et de se trouver des repères à Paris !

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Dimanche 24 avril 2005
Plus je réfléchis et plus je me dis qu'être emporté par la passion au point de toucher du doigt la vérité la plus pure implique forcément d'exacerber l'animalité la plus immorale qui est ancrée en soi.
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Dimanche 24 avril 2005

(Attention, ce texte contient de la violence, il peut heurter la sensibilité de certaines personnes, notamment mineures, et est réservé à un public averti)

 

Imaginez un homme hagard placé dans un sac face à une caméra en marche. Imaginez Deux hommes armés de mitraillettes qui tiennent fermement l'individu accroupi. Ils parlent une langue incompréhensible et semblent nerveux. L'un d'eux fait un signal  à l'autre, puis s'écarte et regarde. L'autre sort une machette de sa ceinture, lance un regard à la caméra, puis entaille la gorge de l'homme avachi dans son sac et fermement tenu. Le sang gicle sur le visage de l'assaillant. La victime hurle de douleur, se contorsionne violemment sentant le couteau ciseler sa gorge. L'assassin accélère ses mouvements de va-et-vients contre le cou de la victime. Elle se convulse et mugit. Les veines et la chair sortent de son cou. Ses yeux se révulsent. Le sang inonde la victime, le sol, le meurtrier. Il a de plus en plus de mal à tenir le corps poisseux. Le couteau continue de cisailler. Jusqu'à s'attaquer à la moelle épinière. La victime n'est pas morte, son corps tremble, ses yeux regardent le vide. Au bout de longs instants, la moelle épinière craque puis cède sous les coups du couteau. Le corps tremble toujours. Le reste de chair qui relie la tête au corps de la victime est entaillé. Jusqu'à ce que la tête soit détachée du corps. La décapitation a duré plusieurs minutes. Le meurtrier épuisé prend la tête de la victime et la montre à la caméra. Le corps continue d'avoir des convulsions.

Imaginez maintenant un homme torse nu  qui, sous l'oeil de la caméra d'un reporter, parle à un soldat dans la rue. Il se plaint du régime en place. Imaginez que l'homme reparte aussi vite. Et que le soldat lui tire alors sans sommation dans le dos.  L'homme s'éffondre et meurt dans l'indifférence. Le soldat jette un oeil à la caméra et reprend son poste comme si de rien n'était.

Imaginez désormais trente hommes armés rassemblés dans un préau fermé ou des centaines d'enfants de 7 à 11 ans nus ou en sous-vêtements sont entassés les uns sur les autres. La plupart d'entre eux tremblent de peur et pleurent sous le regard des ravisseurs. Imaginez que des excréments et de l'urine jonchent le sol un peu partout et que cette puanteur se mêlent à celle de certains enfants déjà morts. Imaginez  qu'après trois jours dans ces lieux suffocants, la police entre soudainement de force dans le hall et que les ravisseurs, comme seule réaction, tirent sur les enfants couchés à terre. Imaginez que les enfants tentent de fuire mais qu'ils sont finalement tués et que de nombreux  corps sont écrasés. Imaginez que des entrailles, de la chair, des membres jonchent progressivement le sol sous les balles et que les hurlements aigües ne s'arrêtent pas. Imaginez que cette fin du monde dure plusieurs minutes, une éternité.

Imaginez enfin que dans une prison Cambodgienne, des hommes, des femmes et des enfants sont couchés, nus et attachés les mains dans le dos, dans une prison. Que chaque jour, des soldats en choisissent au hasard pour les tabasser, les torturer, les violer et les éviscérer pendant de longues heures et de façon gratuite. Quel les soldats sont totalement indifférents aux cris et à l'agonie des victimes. Qu'ils prennent plaisir à faire ce qu'ils font. Au point qu'ils en viennent parfois à cuisiner et manger le foie ou la rate de l'une de leur victime.

Aujourd'hui, nous avons la chance de voir ces abominations. Mais de ne pas les vivre. Rester aveugle face à cela, c'est ne pas mesurer les conséquences de ces atrocités pour demain. Ouvrons un peu plus les yeux face à ces réalités quotidiennes...

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Dimanche 24 avril 2005

J’avais l’impression de l’avoir vécu 1000 fois ce samedi soir. Moi assis sur l’un des deux lits jumeaux à lire un article sans grand intérêt de « Têtu », mon meilleur pote sur son lit à jouer à la Game Boy comme si le monde autour de lui avait disparu. Dehors, le cliquetis de la pluie avait le mérite de bercer notre soirée.

- J’ai réfléchi hier soir, fis-je l‘air de rien…

Pas de réponse. Je levai les yeux de mon journal et le regardais.

- Je disais : j’ai réfléchi hier soir ! Répétais-je un ton au-dessus.
- Ah… cool…

Silence.

Il avait l’air con devant ce minuscule écran… Son t-shirt était trop court, on voyait son nombril et son caleçon. Vision typique qui éveille les sens de l’homo de base se retrouvant face à l‘hétéro innocemment exhibitionniste. Il leva les yeux une seconde.

- Arrête de me mâter, pédophile !
- Tu as cinq mois de plus que moi ! Lui rétorquais-je surpris de m'être fait découvrir.

Il n’écoutait déjà plus.

- … Et donc, ben je me disais que j’en avais marre d’être seul !
- … Ouais… moi aussi… Mais bon moi je cherche des filles, désolé, ça va pas être possible.
-  Nan mais sérieux… On a 18 ans et on est là comme des vieux célibataires à la retraite un samedi soir…
- … Bof, moi ça me plait bien…
- Ouais, dodelinais-je de la tête. Bof… On se complait trop dans notre petit univers fermé… Il faudrait que je drague plus les mecs !
- Ouais, moi aussi…
- Je suis peut-être moche…
- Vu le nombre de coups que tu m’as cassé en soirées, je pense pas.
- Y a des fois, je me dis que je passe trop de temps à me faire des films qui ne servent à rien, à matter des sites porno sur Internet, à épuiser mon sperme inutilement… Ca a un côté morbide, non…?
- Qu’est ce que tu racontes ? Répondit-il étonné de m‘entendre parler comme ça.
- Quoi ?
- Ben, c’est dégueu ce que tu dis !
- Non mais c’est vrai…

Silence. Il me regarda les yeux dubitatifs comme si j’étais devenu sa Game Boy.

- Genre t‘as toujours été sage devant Internet…
- Ben non… me dit-il en souriant.
- Et alors ?…
- Et alors …? C’est relaxant, voir ces nanas à poils se faire…
- Stop !
- …doigter, souria-t-il d’un air crétin.
- Stop !
- …lécher, défoncer !
- Arrêtes ! J’ai les mêmes en mecs !
- Ben tu vois, et t’aimes pas ?
- Mmmm… lui répondis-je en faisant mine de réfléchir. J’ai passé des soirées entières à rêver de Jake Gyllenhaal, à le prendre dans toutes les positions, à le baiser dans tous les lieux insolites sur Terre, à lui faire subir les trucs les plus bestiales que tu peux imaginer. Bref, je me suis épuisé à fantasmer…
- Et ?
- Et l’autre jour, il m’est arrivé un truc incroyable…
- Il est apparu !
- Non, au contraire, il m‘est sorti de l‘esprit ! Lui et tous les fantasmes qui l’accompagnaient… En fait, j’arrivais pas à dormir.  Je réfléchissais à tout ça, au fait qu’on est trop souvent dans  des fantasmes hard-core et que ça finissait par nous couper du monde… Et à un moment, il y a eu une image qui est apparue dans ma tête et qui m‘a fait comprendre qu‘il fallait que j‘aille voir ailleurs si le prince charmant y était.
- Quelle image ?
- Pendant l’espace d’une seconde, j’ai imaginé enlacer tendrement mon futur copain.
- Qui ? Jack Gulandal ?
- Non !! Mon futur copain… Que je connais pas encore ! C’était un inconnu… Mais quelqu’un que j’allais aimer et qui m‘enlacer … J’ai senti la peau de son torse contre le mien ... Une seconde ! Et c’était fini !
- Ah…
- C’était exactement la sensation charnelle que tu ressens au moment tu enlaces la personne que tu aimes…Tu vois ce que je veux dire ?
- Ca colle aux doigts…
- Quoi ?!?
- Ca colle aux doigts ton romantisme ! C’est du sucre…
- Oh va te faire voir… fis-je contrarié de constater qu’il n’en avait rien à faire.

Je me replongeai dans l‘article nul de « Têtu », coupant nette la conversation.

- T’es marrant quand tu tu t’énerves… rétorqua-t-il amusé… Tu perds 10 ans d‘un coup !

Je le regardai à nouveau du coin de l’œil.

- Enlève ton t-shirt ! Lui demandais-je d’un ton déterminé.
- Quoi ?
- Enlève ton t-shirt !
- Pourquoi ?
- Je vais t’expliquer ce que j’ai ressenti pendant cet instant…
- N’importe quoi, t’as fumé ce soir, c’est pas possible…

Sans attendre, je commençais à enlever le mien.

- Tu fais quoi ? Me grommela-t-il.
- Je fais pareil… Met toi debout face à moi !

Il se mit debout mais, bien sûr, sans rien enlever. Pas par pudeur, on se connaissait depuis suffisamment longtemps pour qu’il s’en fiche, mais par flemme.

- Allez !! Fis-je en lui ôtant moi-même le vêtement.

Il était franchement mignon quand il prenait son air renfrogné. Son torse fin était parfois tacheté de rousseurs, et légèrement mate. Il savait que j‘aimais le mater. Il avait à la fois ce côté ange blond (surnom que je lui donnais) et cette puissance juvénile si caractéristique des garçons de 20 ans.

J’éteignais ensuite la lumière principale de la pièce pour créer une ambiance plus intime. Il me regardait le sourcil droit levé, comme pour montrer son incrédulité face à cette situation.

- Mets tes mains le long du corps et ferme les yeux.
- Les enfants, tout va bien ? Questionna une voie agressive de femme à l’extérieure de la pièce.
- C’est ma mère, fit-il en restant faussement stoïque.
- Je sais. Dis lui « oui ».
- Oui !

Elle était déjà partie.

- Vas-y mets tes mains le long du corps et ferme les yeux, luis dis-je en accompagnant son mouvement de mes mains.
- Et…
- Chht, tais-toi et oublie moi totalement, c’est très important, essaye simplement de ressentir ma présence physique… murmurais-je.

Le silence dura trente secondes. Autant dire une éternité pour deux garçons de 18 ans dans une même pièce. On n’entendait que la pluie qui s’écoulait doucement dans les gouttières de la cours. Trente secondes pendant lesquels il se remémora ce que je lui avais dis : « Pendant l’espace d’une seconde, j’ai imaginé enlacer l’être aimé ».

Je me suis rapproché de lui. Nos deux torses se sont touchés. J’ai simplement mis mes bras autour de son cou. Il m’a suivi en mettant les siens autour de mon ventre. J’ai posé ma tête. J’imaginais à cet instant que nous pouvions être ensemble et nous aimé physiquement. Il a posé sa tête sur mon épaule. J’ai senti sa main parcourir le dos inconnu qu’il découvrait. Ce n‘était pas moi qu‘il enlassait, mais un corps de garçon qui l‘apprivoisait. Il savait à cet instant ce que j’avais ressenti. Il me repoussa alors violemment.

- M… Merde, fit-il les yeux remplis de peur.
- Quoi ? Fis-je également un peu apeuré
- Comment t’as fait ça ?
- Fais quoi ?
- Je crois que j’ai ressenti un truc… pour toi…
- Je t’ai juste… montré…
- Mais je suis pas homo… Enfin, je crois pas !…Merde…
- C’est pas la question, tu as juste ressenti un truc que j’ai provoqué…
- Tu me pousses à être homo ou quoi ?? M’accusa-t-il avec colère.
- Désolé j’aurai pas dû… Je pensais pas…
- Putain… grommela-t-il en se grattant la tête comme perdu…
- Mais… T’as pas aimé… ?
- Ben… Si… Mais je veux pas être homo.
- C’est pas un label de toute façon ! M’emportais-je. Oublie ce genre de truc, oublie les références sociales, c‘est pas le sujet… Tu m’aurais fait la même chose avec une nana, je pense que j’aurai réagi pareil…

Il m’écoutait à moitié. Il était comme perdu dans ses pensées, dépassé par ce qu’il venait de ressentir. Au contraire, je savais bien ce qu’il ressentait mais j’avoue que je n’avais pas voulu le pousser jusque là.

- C’était agréable mais… super angoissant… en fait, on est tous bi.

Il y eut un silence. Cette dernière phrase qu’il venait de dire, et que beaucoup de gens disent assez naturellement, je n’aurai jamais pensé qu’il la pronancerait un jour. Trop « mono-bloc ». C’était à mon tour de le regarder avec un œil étonné. Il renchérit :

- Et moi, comment tu me trouves ?
- Su-per-ban-dant, lui répondis-je en trouvant la solution à cette situation que je ne contrôlais plus vraiment.
- Pouah, éclata-t-il de rire en me repoussant une fois de plus mais plus amicalement. Tu me dégoûtes !

Je me contentais de lui sourire, en ayant la certitude de lui avoir montré un petit bout de l’amour, celui qu‘on dit universel. Il allait sans doute rapidement oublier et retrouver sa rassurante Game Boy. Mais qu’importe, je lui aurai montré.

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Dimanche 24 avril 2005
Le soir, sous sa couette, alors qu'il pleut dehors, chacun a le droit de s'endormir en imaginant une forme. Une forme qui ressemblerait vaguement  à une tête de renard couchée. Bien sûr, il faut un peu d'imagination pour arriver à imaginer que les points de couleurs qui se détachent du fond de la paupière finissent par ressembler à ce petit animal. Mais on peut y arriver. Et lorsque l'on commence à devenir un expert, lorsque la position du corps est suffisamment confortable, ses points imaginaires peuvent même se préciser. Le renard, affinant ses traits et dévoilant sa pupille sauvage, finit alors par regarder son créateur. Il ne doit son éphémère existence qu'à lui d'ailleurs. Et, comme il le sait, il aura le devoir de veiller à ce que ce dernier s'endorme paisiblement. Ce qui se produira. 
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Dimanche 24 avril 2005

Je passe du temps dans le métro et le RER, ces deux endroits charmants où la morosité, le stress et la fatigue des parisiens se manifestent comme nulle part ailleurs. Ces longues heures me laissent parfois le temps d'observer les gens. L.e.s. g.e.n.s.. Autrement dit vous, cher lecteur, pour moi. Ou plus exactement, mon rang d'auteur m'y obligeant, moi pour vous.

Et durant ces instants d'observation, je m'autorise à consacrer un peu de ma pensée à ces inconnus qui n'étaient rien il y a une demi-heure et qui ne seront rien dans une demi-heure. Tantôt une mamie qui n'envisage pas de ne pas rentrer la première. Tantôt un couple un peu vulgaire de cinquante ans qui se fait passablement la gueule et qui ne risque donc pas de me faire le moindre sourire, à moi l'inconnu. Tantôt un gamin poussé par cette sauvagerie enfantine qui nous a tous habité un jour et qui consiste à faire, moteur d'avion à l'appui, le tourbillon autour de la barre de sécurité centrale. Je les regarde individuellement ou collectivement, j'y vois des vies toute unique, et je me demande comment ce petit bout d'humanité si parfaitement représentatif arrive à faire de ce monde ce qu'il est. Dans sa laideur tout autant que dans dans son incroyable propension à faire jouir les individus qui le constituent.

Et puis je croise le regard d'un garçon. Une seconde. Battement de coeur. Je n'en ai pas conscience mais, focalisé sur sa pupille, c'est tout son être que je dévore par la pensée. J'imagine qu'il est étudiant, célibataire et qu'il aime les garçons, impossible qu'il ne soit pas homosexuel, inconcevable, surréaliste ! Il détourne la tête de la vitre et m'aperçoit. Je ressens son regard comme celui d'un dominé qui veux devenir dominant. Comme avec n'importe quel autre voyageur, nous entrons ainsi dans une intime communication. Mais cette fois, la communication tend, en plus, à être profondément séductrice. Impossible que ce ne soit pas le cas ! Je détourne stratégiquement mon regard, il a le dessus, à lui de profiter, puis il détourne le regard pour ne pas abuser de son droit, je ne retourne pas la tête malgré tout, trop facile pour lui, d'autant que j'ai le reflet de la vitre. Puis je le regarde à nouveau, sa tête, sa stature, ses formes, sa nudité. Il se retourne de nouveau. Je redeviens dominé. Nous arrivons à la station "Charles de Gaulle Etoile", il se lève pour sortir, sans me regarder. Dans un reflexe masculin, j'observe ses cuisses et ses fesses. Notre intense histoire d'amour se termine là. C'était génial, plus absolue que toutes les autres. Et je sais que cela se reproduira à l'infini, sous d'autre formes.

Cela se reproduira à l'infini... J'avais ma réponse. Ce monde totalement immorale et magnifique ne tourne que par ces innombrables jeux de séduction pure avec l'autre. Ces petits conflits d'amour où tout notre être s'investit dans une chance infime d'une jouissance sexuelle exacerbée, capable de nous faire aller au  bout du monde.

Voila comment le monde tourne rond : grâce à la pupille de mon voisin de métro. Un équilibre par la terreur de l'impossibilité d'amour.

 

PS : merci à toi Max, pour m'avoir proposé le titre de cette note à partir duquel j'ai pu broder quelques pensées.

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Dimanche 24 avril 2005

Seul, dans ma chambre blanche, les mains aggripés au coussin, j'entendais chacune des gouttes d'eau s'effondrer lourdement au fond du lavabo se trouvant au coin de la pièce. Je pensai à Hélène qui, à cette heure-ci, devait certainement être entre les bras de Morphée. Petite chanceuse... Tu me manques un peu... 

Après une tentative de relaxation par respiration, je vis une minuscule fissure face à moi, au milieu du plafond. Une fissure étonnante dont l'origine me semblait mystérieuse. En la regardant de façon plus approfondie, j'émis diverses hypothèses pour expliquer cette imperfection : des platriers peu attentionnés, un objet lancé au plafond, un effritement naturel... Tout cela paraissait bien improbable... A cet instant, je crus distinguer un minuscule mouvement à l'endroit qui attirait  mon regard. Révais-je ? Non je ne rêvais pas : l'imperceptible poudre de plâtre qui tomba sur le bout de mon nez me convainc du contraire. J'en ai même éternué. Je continuai à regarder ce mouvement presque invisible, fronçant les yeux d'étonnement.

C'est un petit  bout de plâtre qui tomba alors de là haut. Par un reflexe enfantin, je serrai mes draps. D'autant  que le seul bruit audible dans la pièce restait ce satané lavabo.

Quelques chose de petit sortit soudain du plafond, gigotant d'une façon étonnante. Après observation, il s'agissait bien d'un bout de chair qui tentait de pénétrer dans ma chambre, avec une incroyable volonté d'y arriver. Un doigt fin et masculin qui s'attaquait au mur comme un verre s'attaque à une proie. Le trou fut progressivement agrandi. Une deuxième excroissance salie par le plâtre sortit à son tour. Je clignai simplement des yeux observant ce spectacle.

Deux doigts apparurent et effritèrent le mur, puis deux autres d'une autre main, permettant ainsi d'élargir de façon conséquente le trou. Ma couette fut envahie d'innombrables copeaux de plâtre si bien que deux mains bien distinctes purent finalement apparaître supprimant avec détermination l'unique frontière de ce qui me séparait de cet être mystérieux.

La minuscule imperfection murale du départ s'était ainsi transformé en un trou de  trente bons centimètres. De long bras rentrèrent dans ma chambre, confirmant mes impressions de départ : ce corps étranger était de sexe masculin et plutôt jeune.

Un petit pan de plafond tomba sur mon lit et cogna ma tête, me laissant dans un état groggy. Je découvris soudain le torse nu d'un garçon de 20 ou 25 ans à travers le trou. Un jeune spéléologue perdu ? En tout cas, un spéléologue déterminé à vouloir entrer ici. Il élargit encore le trou de ses bras puis passa sa tête : le visiteur avait un visage juvenile et sans la moindre imperfection, sa chevelure était blonde. Un sourire était visible sur son visage mais ses yeux étaient parfaitement clos. Il semblait heureux et apaisé d'avoir franchi cet obstacle qui nous séparait.

Il passa ensuite ses bras : la moitié de son corps nu flottait désormais dans le vide. Un halo de lumière l'entourait. Une intense chaleur envahit la pièce : jamais la présence d'un garçon ne me plongea dans cet état indescriptible mêlé de peur et d'excitation. Le plafond fondit littéralement au niveau de ses jambes et de ses cuisses  : le plâtre, sous l'effet d'une chaleur inexplicable, se transforma en effet en une masse visqueuse blanche qui coula sur mon lit. Je découvrit son corps nu, d'une beauté que je ne pouvais imaginer jusque là chez un garçon. Je sentai que tout son être était concentré vers moi. Nous nous regardions bien que ces yeux était fermés. 

Son corps à la fois fin et puissant se rapprochait lentement mais inéluctablement de moi. Qu'allait-il arriver ? Je ne pensai plus mais ressentai simplement. Et rien ne pouvait désormais empêcher ce qui allait se produire. Il arriva à trente centimètres au dessus de moi. Puis ôta la couverture sans même avoir besoin de la toucher, d'un seul mouvement de la main. Son doigt passa sur mon torse : de ma poitrine, il descendit doucement vers mon nombril et mon pubis. Le contact de son doigt avec l'unique bout de tissu qui me séparait de la nudité complète eut pour effet de déchirer mon vêtement sans la moindre résistance. Rien ne nous séparait désormais. Mon coeur battait à tout rompre : je n'envisageai pas d'opposer de résistance.

Ses mains me caressèrent puis ses bras m'enlacèrent : je sentai la chaleur de son corps contre le mien. Une energie nouvelle et profondément sexuelle m'envahit. Grâce à lui, je m'élevai doucement dans les airs, sans que rien ne put me retenir à la Terre. Je l'enlassai à mon tour, sentant sous mes doigts les courbures masculines de son corps, mes caresses se firent toute aussi nombreuses que les siennes, j'osai l'embrasser dans le cou, augmentant notre excitation commune.

Nous nous élevâmes toujours plus nous rapprochant ains de l'extase. Cet acte d'amour nouveau et inconnu me semblait être l'unique acte ayant un sens. Simultanément, attachés l'un à l'autre, nos ventres se tendirent. Nos fluides se mélangèrent nous liant à jamais. Je découvris alors cette dimension nouvelle qui trop longtemps me fuya.

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Dimanche 24 avril 2005

Hier, à 7h30, dans le RER, je me suis assis à une banquette peu confortable où se multipliaient les courants d'air froids et humides. On a beau être le matin, la ligne B reste relativement vide lorsque l'on se place en bout de râme. Pour aller jusqu'à Villepinte, lieu où je travaille, il faut bien rouler une demi-heure. Autant de temps que le voyageur aime à consacrer à une petite sieste lorsqu'il n'est pas encore remis d'une nuit visiblement trop courte.

A la fin de ce mois de novembre, il est bien difficile de quitter la tendre couette avec qui l'on a passé la nuit...

Toujours est-il que ce matin d'hier, j'ai donc tenté tant bien que mal de m'endormir. Je ferme les yeux en osant ne plus me soucier de mon environnement direct peuplé essentiellement de voyageurs cernés. Il fait froid, ma position sur la banquette est inadéquate. Mes muscles sont tendus par la fatigue. Mes yeux, même fermés, me piquent. Je me dis alors que ce type de moment quotidien finira par m'user et sans doute creuser ma tombe. Après m'être retourné dans tous les sens, je me suis résolu à réouvrir un instant les yeux. Tous les voyageurs me regardaient en même temps en adoptant la même position statufiée. Qu'avais-je fait ? Qu'avais-je ? Quoi ? Je me suis regardé... Rien. Je les ai regardé, où plutôt j'ai regardé leurs yeux vides. Aucune réaction.

Soudain, un homme m'accoste. Un contrôleur. De la RATP ? Non... un homme portant une fine moustache, une casquette de controleur et des vêtements qui n'appartenaient de toute évidence plus à notre époque.

- Monsieur, votre compartiment est avancé, me dit-il du ton le plus respectueux qui soit.

-Merci, il n'était que temps...

"Il n'était que temps" ? Je me souviens de l'avoir dit mais de ne pas avoir eu conscience de ces mots, comme si je  m'étais mis sur un mode "conduite de la vie automatique". Pratique dans certaines situation ! Je me suis levé. Enfin... Mon corps s'est levé pour moi... J'ai suivi l'homme. Nous avons traversé trois wagons entiers pleins de voyageurs parisiens me dévisageant.

Le contrôleur a ouvert le quatrième wagon. Il n'était pas comme les autres. Il s'agissait d'un wagon-lit. De ceux qui possèdent un minuscule couloir et des compartiments à 6 lits où l'on ne peut rien faire d'autre que dormir.

- Monsieur, voici votre wagon. Comme prévu, vous êtes dans celui d'Elvis Presley, Buster Keaton, sa saintenté Jean-Paul II (il est sur la banquette du haut) et les freres bogdanoff.

-Ce sera parfait, merci mon brave.

Avant de partir, ma main lui a tendu un billet de 5 shillings. Le compartiment était parfaitement calme. Les frères Bogdanoff ne dormaient pas. Igor griffonait des calculs incompréhensibles sur une feuille alors que Grishka lisait un pavé de littérature. Ils me saluèrent tous les deux d'un sourire. Comme l'étudiant en mal d'activité intellectuel, Buster Keaton tentait, de son seul pouce, de faire tourner un stylo autour de son index sans le faire tomber. La première fois, il mit de l'encre partout. La seconde, le stylo atterit sur Igor qui fut déconcentré... L'acteur me salua d'un "Good morning sir" sans le moindre sourire. Je remarquais qu'il était entièrement en noir et blanc, comme d'habitude.

Je jetais un coup d'oeil vers Jean-Paul II. Un peu de bave aux lèvres et un sommeil profond et apaisé. Je me suis couché sur la banquette du milieu et enfoui confortablement dans les draps épais et doux qui nous étaient fournis par la compagnie. A mes pieds défilaient les paysages sales de la banlieue nord de Paris. Je décidais de tirer le store afin d'avoir plus de noir. Je me suis alors endormi complètement, en oubliant la raison pour laquelle je me trouvais dans ce bien étrange train...

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