Dimanche 24 avril 2005
Plus je réfléchis et plus je me dis qu'être emporté par la passion au point de toucher du doigt la vérité la plus pure implique forcément d'exacerber l'animalité la plus immorale qui est ancrée en soi.
Dimanche 24 avril 2005

(Attention, ce texte contient de la violence, il peut heurter la sensibilité de certaines personnes, notamment mineures, et est réservé à un public averti)

 

Imaginez un homme hagard placé dans un sac face à une caméra en marche. Imaginez Deux hommes armés de mitraillettes qui tiennent fermement l'individu accroupi. Ils parlent une langue incompréhensible et semblent nerveux. L'un d'eux fait un signal  à l'autre, puis s'écarte et regarde. L'autre sort une machette de sa ceinture, lance un regard à la caméra, puis entaille la gorge de l'homme avachi dans son sac et fermement tenu. Le sang gicle sur le visage de l'assaillant. La victime hurle de douleur, se contorsionne violemment sentant le couteau ciseler sa gorge. L'assassin accélère ses mouvements de va-et-vients contre le cou de la victime. Elle se convulse et mugit. Les veines et la chair sortent de son cou. Ses yeux se révulsent. Le sang inonde la victime, le sol, le meurtrier. Il a de plus en plus de mal à tenir le corps poisseux. Le couteau continue de cisailler. Jusqu'à s'attaquer à la moelle épinière. La victime n'est pas morte, son corps tremble, ses yeux regardent le vide. Au bout de longs instants, la moelle épinière craque puis cède sous les coups du couteau. Le corps tremble toujours. Le reste de chair qui relie la tête au corps de la victime est entaillé. Jusqu'à ce que la tête soit détachée du corps. La décapitation a duré plusieurs minutes. Le meurtrier épuisé prend la tête de la victime et la montre à la caméra. Le corps continue d'avoir des convulsions.

Imaginez maintenant un homme torse nu  qui, sous l'oeil de la caméra d'un reporter, parle à un soldat dans la rue. Il se plaint du régime en place. Imaginez que l'homme reparte aussi vite. Et que le soldat lui tire alors sans sommation dans le dos.  L'homme s'éffondre et meurt dans l'indifférence. Le soldat jette un oeil à la caméra et reprend son poste comme si de rien n'était.

Imaginez désormais trente hommes armés rassemblés dans un préau fermé ou des centaines d'enfants de 7 à 11 ans nus ou en sous-vêtements sont entassés les uns sur les autres. La plupart d'entre eux tremblent de peur et pleurent sous le regard des ravisseurs. Imaginez que des excréments et de l'urine jonchent le sol un peu partout et que cette puanteur se mêlent à celle de certains enfants déjà morts. Imaginez  qu'après trois jours dans ces lieux suffocants, la police entre soudainement de force dans le hall et que les ravisseurs, comme seule réaction, tirent sur les enfants couchés à terre. Imaginez que les enfants tentent de fuire mais qu'ils sont finalement tués et que de nombreux  corps sont écrasés. Imaginez que des entrailles, de la chair, des membres jonchent progressivement le sol sous les balles et que les hurlements aigües ne s'arrêtent pas. Imaginez que cette fin du monde dure plusieurs minutes, une éternité.

Imaginez enfin que dans une prison Cambodgienne, des hommes, des femmes et des enfants sont couchés, nus et attachés les mains dans le dos, dans une prison. Que chaque jour, des soldats en choisissent au hasard pour les tabasser, les torturer, les violer et les éviscérer pendant de longues heures et de façon gratuite. Quel les soldats sont totalement indifférents aux cris et à l'agonie des victimes. Qu'ils prennent plaisir à faire ce qu'ils font. Au point qu'ils en viennent parfois à cuisiner et manger le foie ou la rate de l'une de leur victime.

Aujourd'hui, nous avons la chance de voir ces abominations. Mais de ne pas les vivre. Rester aveugle face à cela, c'est ne pas mesurer les conséquences de ces atrocités pour demain. Ouvrons un peu plus les yeux face à ces réalités quotidiennes...

Dimanche 24 avril 2005
Le soir, sous sa couette, alors qu'il pleut dehors, chacun a le droit de s'endormir en imaginant une forme. Une forme qui ressemblerait vaguement  à une tête de renard couchée. Bien sûr, il faut un peu d'imagination pour arriver à imaginer que les points de couleurs qui se détachent du fond de la paupière finissent par ressembler à ce petit animal. Mais on peut y arriver. Et lorsque l'on commence à devenir un expert, lorsque la position du corps est suffisamment confortable, ses points imaginaires peuvent même se préciser. Le renard, affinant ses traits et dévoilant sa pupille sauvage, finit alors par regarder son créateur. Il ne doit son éphémère existence qu'à lui d'ailleurs. Et, comme il le sait, il aura le devoir de veiller à ce que ce dernier s'endorme paisiblement. Ce qui se produira. 
Dimanche 24 avril 2005

Je passe du temps dans le métro et le RER, ces deux endroits charmants où la morosité, le stress et la fatigue des parisiens se manifestent comme nulle part ailleurs. Ces longues heures me laissent parfois le temps d'observer les gens. L.e.s. g.e.n.s.. Autrement dit vous, cher lecteur, pour moi. Ou plus exactement, mon rang d'auteur m'y obligeant, moi pour vous.

Et durant ces instants d'observation, je m'autorise à consacrer un peu de ma pensée à ces inconnus qui n'étaient rien il y a une demi-heure et qui ne seront rien dans une demi-heure. Tantôt une mamie qui n'envisage pas de ne pas rentrer la première. Tantôt un couple un peu vulgaire de cinquante ans qui se fait passablement la gueule et qui ne risque donc pas de me faire le moindre sourire, à moi l'inconnu. Tantôt un gamin poussé par cette sauvagerie enfantine qui nous a tous habité un jour et qui consiste à faire, moteur d'avion à l'appui, le tourbillon autour de la barre de sécurité centrale. Je les regarde individuellement ou collectivement, j'y vois des vies toute unique, et je me demande comment ce petit bout d'humanité si parfaitement représentatif arrive à faire de ce monde ce qu'il est. Dans sa laideur tout autant que dans dans son incroyable propension à faire jouir les individus qui le constituent.

Et puis je croise le regard d'un garçon. Une seconde. Battement de coeur. Je n'en ai pas conscience mais, focalisé sur sa pupille, c'est tout son être que je dévore par la pensée. J'imagine qu'il est étudiant, célibataire et qu'il aime les garçons, impossible qu'il ne soit pas homosexuel, inconcevable, surréaliste ! Il détourne la tête de la vitre et m'aperçoit. Je ressens son regard comme celui d'un dominé qui veux devenir dominant. Comme avec n'importe quel autre voyageur, nous entrons ainsi dans une intime communication. Mais cette fois, la communication tend, en plus, à être profondément séductrice. Impossible que ce ne soit pas le cas ! Je détourne stratégiquement mon regard, il a le dessus, à lui de profiter, puis il détourne le regard pour ne pas abuser de son droit, je ne retourne pas la tête malgré tout, trop facile pour lui, d'autant que j'ai le reflet de la vitre. Puis je le regarde à nouveau, sa tête, sa stature, ses formes, sa nudité. Il se retourne de nouveau. Je redeviens dominé. Nous arrivons à la station "Charles de Gaulle Etoile", il se lève pour sortir, sans me regarder. Dans un reflexe masculin, j'observe ses cuisses et ses fesses. Notre intense histoire d'amour se termine là. C'était génial, plus absolue que toutes les autres. Et je sais que cela se reproduira à l'infini, sous d'autre formes.

Cela se reproduira à l'infini... J'avais ma réponse. Ce monde totalement immorale et magnifique ne tourne que par ces innombrables jeux de séduction pure avec l'autre. Ces petits conflits d'amour où tout notre être s'investit dans une chance infime d'une jouissance sexuelle exacerbée, capable de nous faire aller au  bout du monde.

Voila comment le monde tourne rond : grâce à la pupille de mon voisin de métro. Un équilibre par la terreur de l'impossibilité d'amour.

 

PS : merci à toi Max, pour m'avoir proposé le titre de cette note à partir duquel j'ai pu broder quelques pensées.

Dimanche 24 avril 2005

Seul, dans ma chambre blanche, les mains aggripés au coussin, j'entendais chacune des gouttes d'eau s'effondrer lourdement au fond du lavabo se trouvant au coin de la pièce. Je pensai à Hélène qui, à cette heure-ci, devait certainement être entre les bras de Morphée. Petite chanceuse... Tu me manques un peu... 

Après une tentative de relaxation par respiration, je vis une minuscule fissure face à moi, au milieu du plafond. Une fissure étonnante dont l'origine me semblait mystérieuse. En la regardant de façon plus approfondie, j'émis diverses hypothèses pour expliquer cette imperfection : des platriers peu attentionnés, un objet lancé au plafond, un effritement naturel... Tout cela paraissait bien improbable... A cet instant, je crus distinguer un minuscule mouvement à l'endroit qui attirait  mon regard. Révais-je ? Non je ne rêvais pas : l'imperceptible poudre de plâtre qui tomba sur le bout de mon nez me convainc du contraire. J'en ai même éternué. Je continuai à regarder ce mouvement presque invisible, fronçant les yeux d'étonnement.

C'est un petit  bout de plâtre qui tomba alors de là haut. Par un reflexe enfantin, je serrai mes draps. D'autant  que le seul bruit audible dans la pièce restait ce satané lavabo.

Quelques chose de petit sortit soudain du plafond, gigotant d'une façon étonnante. Après observation, il s'agissait bien d'un bout de chair qui tentait de pénétrer dans ma chambre, avec une incroyable volonté d'y arriver. Un doigt fin et masculin qui s'attaquait au mur comme un verre s'attaque à une proie. Le trou fut progressivement agrandi. Une deuxième excroissance salie par le plâtre sortit à son tour. Je clignai simplement des yeux observant ce spectacle.

Deux doigts apparurent et effritèrent le mur, puis deux autres d'une autre main, permettant ainsi d'élargir de façon conséquente le trou. Ma couette fut envahie d'innombrables copeaux de plâtre si bien que deux mains bien distinctes purent finalement apparaître supprimant avec détermination l'unique frontière de ce qui me séparait de cet être mystérieux.

La minuscule imperfection murale du départ s'était ainsi transformé en un trou de  trente bons centimètres. De long bras rentrèrent dans ma chambre, confirmant mes impressions de départ : ce corps étranger était de sexe masculin et plutôt jeune.

Un petit pan de plafond tomba sur mon lit et cogna ma tête, me laissant dans un état groggy. Je découvris soudain le torse nu d'un garçon de 20 ou 25 ans à travers le trou. Un jeune spéléologue perdu ? En tout cas, un spéléologue déterminé à vouloir entrer ici. Il élargit encore le trou de ses bras puis passa sa tête : le visiteur avait un visage juvenile et sans la moindre imperfection, sa chevelure était blonde. Un sourire était visible sur son visage mais ses yeux étaient parfaitement clos. Il semblait heureux et apaisé d'avoir franchi cet obstacle qui nous séparait.

Il passa ensuite ses bras : la moitié de son corps nu flottait désormais dans le vide. Un halo de lumière l'entourait. Une intense chaleur envahit la pièce : jamais la présence d'un garçon ne me plongea dans cet état indescriptible mêlé de peur et d'excitation. Le plafond fondit littéralement au niveau de ses jambes et de ses cuisses  : le plâtre, sous l'effet d'une chaleur inexplicable, se transforma en effet en une masse visqueuse blanche qui coula sur mon lit. Je découvrit son corps nu, d'une beauté que je ne pouvais imaginer jusque là chez un garçon. Je sentai que tout son être était concentré vers moi. Nous nous regardions bien que ces yeux était fermés. 

Son corps à la fois fin et puissant se rapprochait lentement mais inéluctablement de moi. Qu'allait-il arriver ? Je ne pensai plus mais ressentai simplement. Et rien ne pouvait désormais empêcher ce qui allait se produire. Il arriva à trente centimètres au dessus de moi. Puis ôta la couverture sans même avoir besoin de la toucher, d'un seul mouvement de la main. Son doigt passa sur mon torse : de ma poitrine, il descendit doucement vers mon nombril et mon pubis. Le contact de son doigt avec l'unique bout de tissu qui me séparait de la nudité complète eut pour effet de déchirer mon vêtement sans la moindre résistance. Rien ne nous séparait désormais. Mon coeur battait à tout rompre : je n'envisageai pas d'opposer de résistance.

Ses mains me caressèrent puis ses bras m'enlacèrent : je sentai la chaleur de son corps contre le mien. Une energie nouvelle et profondément sexuelle m'envahit. Grâce à lui, je m'élevai doucement dans les airs, sans que rien ne put me retenir à la Terre. Je l'enlassai à mon tour, sentant sous mes doigts les courbures masculines de son corps, mes caresses se firent toute aussi nombreuses que les siennes, j'osai l'embrasser dans le cou, augmentant notre excitation commune.

Nous nous élevâmes toujours plus nous rapprochant ains de l'extase. Cet acte d'amour nouveau et inconnu me semblait être l'unique acte ayant un sens. Simultanément, attachés l'un à l'autre, nos ventres se tendirent. Nos fluides se mélangèrent nous liant à jamais. Je découvris alors cette dimension nouvelle qui trop longtemps me fuya.

Dimanche 24 avril 2005

Hier, à 7h30, dans le RER, je me suis assis à une banquette peu confortable où se multipliaient les courants d'air froids et humides. On a beau être le matin, la ligne B reste relativement vide lorsque l'on se place en bout de râme. Pour aller jusqu'à Villepinte, lieu où je travaille, il faut bien rouler une demi-heure. Autant de temps que le voyageur aime à consacrer à une petite sieste lorsqu'il n'est pas encore remis d'une nuit visiblement trop courte.

A la fin de ce mois de novembre, il est bien difficile de quitter la tendre couette avec qui l'on a passé la nuit...

Toujours est-il que ce matin d'hier, j'ai donc tenté tant bien que mal de m'endormir. Je ferme les yeux en osant ne plus me soucier de mon environnement direct peuplé essentiellement de voyageurs cernés. Il fait froid, ma position sur la banquette est inadéquate. Mes muscles sont tendus par la fatigue. Mes yeux, même fermés, me piquent. Je me dis alors que ce type de moment quotidien finira par m'user et sans doute creuser ma tombe. Après m'être retourné dans tous les sens, je me suis résolu à réouvrir un instant les yeux. Tous les voyageurs me regardaient en même temps en adoptant la même position statufiée. Qu'avais-je fait ? Qu'avais-je ? Quoi ? Je me suis regardé... Rien. Je les ai regardé, où plutôt j'ai regardé leurs yeux vides. Aucune réaction.

Soudain, un homme m'accoste. Un contrôleur. De la RATP ? Non... un homme portant une fine moustache, une casquette de controleur et des vêtements qui n'appartenaient de toute évidence plus à notre époque.

- Monsieur, votre compartiment est avancé, me dit-il du ton le plus respectueux qui soit.

-Merci, il n'était que temps...

"Il n'était que temps" ? Je me souviens de l'avoir dit mais de ne pas avoir eu conscience de ces mots, comme si je  m'étais mis sur un mode "conduite de la vie automatique". Pratique dans certaines situation ! Je me suis levé. Enfin... Mon corps s'est levé pour moi... J'ai suivi l'homme. Nous avons traversé trois wagons entiers pleins de voyageurs parisiens me dévisageant.

Le contrôleur a ouvert le quatrième wagon. Il n'était pas comme les autres. Il s'agissait d'un wagon-lit. De ceux qui possèdent un minuscule couloir et des compartiments à 6 lits où l'on ne peut rien faire d'autre que dormir.

- Monsieur, voici votre wagon. Comme prévu, vous êtes dans celui d'Elvis Presley, Buster Keaton, sa saintenté Jean-Paul II (il est sur la banquette du haut) et les freres bogdanoff.

-Ce sera parfait, merci mon brave.

Avant de partir, ma main lui a tendu un billet de 5 shillings. Le compartiment était parfaitement calme. Les frères Bogdanoff ne dormaient pas. Igor griffonait des calculs incompréhensibles sur une feuille alors que Grishka lisait un pavé de littérature. Ils me saluèrent tous les deux d'un sourire. Comme l'étudiant en mal d'activité intellectuel, Buster Keaton tentait, de son seul pouce, de faire tourner un stylo autour de son index sans le faire tomber. La première fois, il mit de l'encre partout. La seconde, le stylo atterit sur Igor qui fut déconcentré... L'acteur me salua d'un "Good morning sir" sans le moindre sourire. Je remarquais qu'il était entièrement en noir et blanc, comme d'habitude.

Je jetais un coup d'oeil vers Jean-Paul II. Un peu de bave aux lèvres et un sommeil profond et apaisé. Je me suis couché sur la banquette du milieu et enfoui confortablement dans les draps épais et doux qui nous étaient fournis par la compagnie. A mes pieds défilaient les paysages sales de la banlieue nord de Paris. Je décidais de tirer le store afin d'avoir plus de noir. Je me suis alors endormi complètement, en oubliant la raison pour laquelle je me trouvais dans ce bien étrange train...

Dimanche 24 avril 2005

-Julius, Julius... Je suis là...! fit le psychiatre un peu désarçonné de voir que son patient détournait par reflexe son attention lorsqu'on tentait de lui parler.

Julius avait 31 ans. Un homme assez fort avec des lunettes épaisses qui devint l'objet de toutes les convoitises lorsqu'on découvrit un jour que son Q.I atteignait les 188. Une contre-expertise avait même était faite concluant que l'individu dépassait "probablement" les 190.

Mais Julius n'était jamais arrivé à exploiter ce don car la plupart des médecins le catégorisaient parmi les asociables chroniques. Tout juste était-on fasciné par son extrême facilité à produire des écrits de toutes sortes : journal, nouvelles, oeuvres de fiction, il allait même jusqu'à reformuler par plaisir des modes d'emploi complets. Son appétit pour l'écriture n'avait d'égal que le désintérêt qu'il manifestait à l'égard de ce qu'il venait de produire.

En outre, on avait vainement tenter de mettre fin au bégaiment incompréhensible de Julius, mais ce bégaiement revenait systèmatiquement quelques jours après les traitements successifs qu'on lui faisait subir. 

Julius émettait ainsi des phrases courtes, sans tonalité, et dont le début trainait systèmatiquement en longueur.

Le psychiatre travaillait depuis plusieurs mois avec Julius. Ce dernier ne lui portait que peu d'attention et n'avait pour le médecin aucune affection. La plupart du temps, le psychiatre se contentait de l'observer et de prendre des notes, parfois il se risquait à lui poser des questions.

Comme tout les citoyens du monde, les deux individus portaient au creux de la main la fameuse pastille bleue. Cette pastille, mise en place à l'automne 6054, permettait notamment à la police d'avoir une cartographie précise de la personnalité de chaque citoyen. Sa consultation était très règlementée et nombre d'ONG s'étaient opposées en vain à son innoculation, jugeant le procédé contraire au respect de la personne humaine.

En pleine scéance, le psychiatre écarquilla les yeux après avoir veinement tenté d'attirer le regard de Julius vers le sien. Dépité, il posa dans le vide une question parmi tant d'autre :

- Qu'est ce qu'il peut bien y avoir dans cette tête...?

- ...Ffffaaaisons poignée commune !

Le médecin devint blème. Il savait qu'elle était la portée de ce que lui demandait Julius. La "poignée commune" était strictement interdite par la loi, surtout dans le cadre du traitement d'un patient.

Le médecin regarda Julius, hésita un peu, et finit par se lancer.

- Tu es sûr ?

- Oui.

Le médecin prit la main du patient assis à côté de lui et la serra dans la sienne. Tout deux fermèrent les yeux. Une puissante décharge électrique parcourut les deux corps au moment où les deux pastilles bleues rentrèrent en contact. Le psychiatre entra physiquement dans la conscience de Julius.

Il découvrit à cette occasion qu'il ne portait plus sa blouse blanche mais une longue toge qui lui donnait un air d'empereur.  Un habit qu'il considérait comme étant un peu léger aux vues de l'univers incroyablement riche qui l'entourait. A l'instant où il serra la main de Julius, il se retrouva en effet dans un grand hangar rempli à ras-bord d'être et d'objets en mouvement.

Cela allait des trois bateaux volants régulièrement au dessus de sa tête à la minuscule sorcière qui tantôt lui sussurrait des choses incompréhensibles à l'oreille, tantôt lui écrasait rageusement le pied droit. Le médecin avait beau la chasser avec hargne d'un geste de la main, celle-ci revenait sans raison le harceler. Cela aurait pu être supportable si à ce chahut ne s'ajoutait pas une pluie battante qui inondait l'exacte moitié du hangar, une ribambelle de maçons qui construisaient des escaliers sens dessus-dessous par le seul empilement de gros grimoires, et des bras bleues d'hommes qui, régulièrement, sortait du vide pour happer ce qui se trouvait à proximité. La petite sorcière elle-même se trouva kidnappée par l'un d'eux et emmenée dans une dimension que seul Julius pouvait connaître.

Justement, Julius apparut soudain dans ce monde qui etait sien. Il ne bégayait plus, ne portait plus de lunettes, et semblait apaisé.

- Voici donc l'univers que je cultive.

Le psychiatre resta sans voix...

- Mais, tu t'y retrouves ?

- Non je ne m'y retrouve pas... répondit-il alors qu'un banc immense de papillons traversa leurs champs de vision respectifs. Mais je m'y plais.

- Alors que peut-on y faire ?

- Rien.

- Tu ne veux pas en sortir pour découvrir l'extérieur ?

- Ce monde là est composé des éléments de l'extérieur. Je m'y plais. Et si j'ai besoin du monde extérieur, j'en sortirais.

Le médecin comprit alors qu'il avait terminé son traitement. Ou plutôt que le traitement n'avait plus lieu d'être puisque le patient n'avait pas de véritable pathologie. Il serra alors à nouveau la main de Julius, pu sortir de cette univers fatigant et retrouver un homme qu'il ne fallait plus déranger

Dimanche 24 avril 2005

Depuis déjà 80 ans, la Terre était vidée de toute ses âmes. Comme lieu d’habitation, j’aurais choisi ce château de Bourgogne comme n’importe quel autre studio de banlieue puisque, de toute façon, je ne ressentais plus rien. Ni amour, ni haine, ni joie, ni plaisir, je n’étais plus qu’un jeune homme gris errant sur une planète envahie par le feu.

Comme chaque matin, je m’étais levé, habillé, lavé et rasé. Puis je m’étais installé dans le grand fauteuil de la salle des fêtes qui donnait sur l’immensité de l’horizon. Au loin, derrière les lignées de hêtres, derrières les centaines d’hectars de vignes, je voyais une masse informe et fumante qui fut un temps nommée Paris mais qui n’abritait désormais plus personne et, même, plus grand chose.

Comme d’habitude, je sentais une main venir caresser mon épaule au moment où, à demi-inconscient, j’imaginais ce qui pouvait encore l’être. Mais je fus vite sorti de ma torpeur. Ce matin ne ressemblait pas aux autres. Dans l’encart de la fenêtre apparut en effet au loin une masse informe et gigantesque. Je pensai tout d’abord à des nuages menaçants. En réalité, il s’agissait d’un raz-de-marée. Ou plutôt d’un débordement de l’océan sur ce qui furent jadis les Terres Françaises.

Doucement, je me levai de mon fauteuil et me retournai vers la cheminée. Je connaissais au détail près la tapisserie arborant le sceau bourguignon qui la surplombait. Ainsi que cette tête de cerf qui, tout comme moi, ne semblait pas avoir apprécié qu’on l’immortalise ici. Le grondement du raz-de-marée augmentait doucement. La partie d’échec que j’avais commençais avec moi-même était en passe de se terminer. Le vainqueur n’aura fait qu’exploiter les faiblesses et les étourderies de l’autre, comme d’habitude.

J’aurais tant aimé que cela se passe différemment. Tout est allé trop vite et, malgré mes efforts, j’aurai été incapable de retrouver un être humain. Ni en Bourgogne, ni ailleurs. A ce sujet, j’avais un temps adopté le même raisonnement que les gens de la belle époque évoquant les extra-terrestres : « je suis convaincu qu’ils existent, mais je ne sais pas où ils sont… ». Puis cela m’avait passé. Vivre seul n’est pas à proprement parlé humain.

Le froid envahit le bout de mes doigts. La plus belle des pièces de mon château, ornée de lustres sur plus de 25 mètres, d’une belle tapisserie, et d’une tête de cerf, s’étaient soudain transformée en une pièce cubique dont les murs, reflétant mon image, étaient constitués uniquement d’eau. Ce sas, si l’on peut l’appeler ainsi, se mouvait ainsi au cœur des océans vides à une vitesse folle.

Je me voyais refléter indéfiniment dans ces murs. J’osai toucher l’un d’eux du bout de mon index, ce qui créa des auréoles qui déformèrent mon visage. Il s’agissait bien d’eau. Nous nous enfonçâmes dans les profondeurs des océans au point que les rayons du soleil ne passèrent plus. Dans l’obscurité totale, je sentis que le cube diminuait en volume. A nouveau, une main bienfaitrice me rassurait.

Je m’endormis un peu puis me réveillait entourés d’étoiles. Comme si le raz-de-marée s’était poursuivi bien au-delà de la surface de la Terre, dont j’avais d’ailleurs perdu toute trace visuelle. Le soleil chaud me réchauffait un peu. Les dimensions du cube s’étaient cependant rétrécies de façon dangereuse. L’eau me compressait fortement au point que je ne pouvais plus m‘en défaire. Je sentis une ouverture minuscule contre ma tête. Il fallait s’y glisser. Ce que je fis.

Du reste, je ne me souviens plus.

Dimanche 24 avril 2005

Comme tout les matins, je me suis rendu au boulot, du côté du Bourget près de l'aéroport. Comme d'habitude, je suis sorti de mon bus, le 152. J'avais déjà dans la tête la réunion de 8h30. Machinalement, j'ai contourné le bus. J'ai vu que le feu était rouge, j'ai traversé. Une voiture a grillé le feu et m'a heurté. J'ai entendu un crissement épouvantable de pneu. Puis une dizaine de craquements osseux lorsque mes jambes et mon bassin se sont broyés contre le pare-brise et le capot de la voiture. J'ai senti ma boite cranienne s'enfoncer au moment du choc de ma tête contre le pare-brise. A cet instant, je n'étais plus qu'un violent coup de vent qui allait disparaître. Puis je me suis éffondré, d'abord sur le capot, sentant le sang couler abondamment sur mon corps, puis sur la chaussée, mes jambes dans un sens, mon torse dans l'autre. Je ne sentais plus rien. A demi conscient, je tentais instinctivement de respirer mais ma cage thoracique était totalement écrasée. Une douleur insupportable, un coeur qui ne battait plus mais coulait. Des talons sur la chaussée. Des picotement dans la tête. Une tentative de faire bouger deux doigts. L'impression d'être un bloc de pierre. La douleur. L'affreuse résistance. La réunion de 8h30 auquel je n'assiterai pas. Le relachement. Le sommeil. La mort.

Heureusement que je suis là maintenant...

Dimanche 24 avril 2005

Pourquoi déplacer les montagnes alors qu'il est si simple de les admirer ? 

Respirant l'air de Paris depuis ma plus tendre enfance, mon coeur balance entre la ville et la montagne. C'est lorsque les rames de métro sont bondées que j'ai parfois une pensée fugace mais infiniment réconfortante pour la montagne. Mais pas n'importe quelle montagne, Ma montagne, celle de mes racines et de mon enfance, celle des deux maisons familiales de mes grands-parents, celle des torrents glissants à n'en plus finir sur les flancs de ma vallée, celle des nuits étoilés éblouissantes, celle des cousins, des ballades... Celles qui dominent la vallée de l'Ubaye !

J'ai passé tous mes étés à Barcelonnette. Mon coeur balançait entre la "Marsa" et les "Genevriers". La Marsa est une maison perdue au milieu d'une rue souvent déserte et qui fait face au magnifique sommet du Chapeau de gendarme. Il y a quelques années, son jardin aux arbres abîmés par les hivers glacées offrait son plus bel aspect au début de l'été. Nous arrivions épuisés de Paris après 800 km de voiture, et c'est elle que nous retrouvions en premier. Ces vieux parquets grincaient enfin à nouveau avec notre arrivée, après un hiver ou elle restait inhabitée. Nous redécouvrions avec une immense joie ces multiples pièces aux tapisseries pourtant lourdement fleuries et accolées les unes aux autres ou encore son grenier froid et poussiéreux dans lequel nous passions tant d'heures.

Mais il y avait surtout un lieu magique dans lequel nous passions le plus clair de notre liberté estivale d'enfant : la cabane en pierre situé dans le fond du jardin. Le quartier général de 11 cousins déchainés, qui voulaient tenter toutes les bêtises possibles et imaginables avant d'avoir atteint l'âge adulte. C'est aussi là qu'apparurent les premières amours de certains d'entre nous lors de soirées animées. Et la nuit, lorsque nous nous couchions, nous entendions toujours l'inlassable écoulement de l'Ubaye qui passait juste devant la maison.

La seconde partie de l'été se passait souvent dans l'immense maison de la famille de mon père. Une émigration intrépide de mes ancêtres au Mexique avait permis à ma famille, vers 1910, de se préserver enfin de la misère qui touchait tant de générations. Cubique, frontale, accessible par une terrasse gigantesque au premier étage, "Les Genévriers" était un endroit de rêve pour un enfant en vacance. Nageant dans le bonheur, je ne me rendais pas compte de la beauté du terrain de jeu qui m'était proposé. Je me contentais innocemment de jouer avec mon cousin dans l'immense jardin parfaitement entretenu qui était mis à notre disposition. Un jardin tel qu'il nous permettait d'avoir "notre monde", nos cachettes, nos terrains de jeu, notre croquet. Et lorsque l'on commençait à s'ennuyer, l'intérieur de la maison, qui s'apparentait davantage à un manoir qu'à un chalet alpin, nous permettaient d'alimenter nos envies, toujours plus grandes, d'exploration. La maison s'étendait sur quatre hauts niveaux, avec environ 350 mètres carré par étage. Un univers à part entière.

Mon amour des montagnes ne s'est pourtant fait que plus tard, vers 16 ou 17 ans, alors que nous avions décidé de grimper en VTT les cols sinueux de la vallée. Effort intense, plaisir maximal. Notre vision des choses fut marqué à jamais : pour profiter de la montagne, il fallait faire des efforts. Alors que mon enfance fut parsemée de diverses balades vers des lacs et autres forts militaires, j'ai réellement commencé à apprécier les paysages de la vallée dès l'instant où je me suis décidé, accompagné de quelques amis, à gravir quelques uns de ses sommets les plus hauts. Là encore, un effort intense... Mais du haut du Mont Pelat, du col de Vautreuil, ou du Mont Scaletta, la vision de la vie et du monde change... Profondément... Rarement, je me suis senti aussi humain, minuscule et immense, que durant ces instants où nous avions à nos pieds torrents, lacs, fôrêts, routes, hameaux et habitants.

Depuis, les Alpes restent dans mon coeur, même si elle ne viennent pas suffisamment à ma rencontre. Les deux maisons familiales existent toujours mais sont en cours de réaménagement. Le légitime confort actuellement installé effacera une partie du poids inéstimable des années de bonheur que l'on y a passé, les tableaux en noir et blanc des arrières grand-parents seront peut-être mis au grenier. Mais d'autres les remplaceront. Nous avons d'ailleurs construit une maison neuve qui va nous le permettre. Le Chapeau de gendarme, immense et aussi imperturbable qu'un Dieu, nous fait toujours fasse, attendant que nous remplissions tendrement nos vies...

 

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