1 NOIR
Onze coups de bâton théâtraux rapides se font entendre. Puis deux coups de bâton plus lents suivis d'un troisième qui semble percer un plancher.
Voix off (se rendant compte de la "gaffe")
Et merde
!
Silence puis ouverture au noir.
2 EXT Jour - Paris, rue chic
Souriante, une belle femme marche dans la rue d'un pas sûr, rythmé par la musique "Brazil". Chemisier gris plongeant type "Business Woman", bouche pulpeuse, longues jambes à peine dissimulées sous une jupe, regard perçant derrière des lunettes aux montures noires effilées. Tout en marchant, la femme regarde furtivement l'objectif puis continue son chemin. Elle entre dans un cinéma.
3 INT Jour - Cinéma
Toujours accompagnée de la musique de "Brazil", la femme traverse le hall du cinéma tout sourire.
4 INT Jour - Salle Cinéma
Elle entre dans une salle de cinéma peu éclairée. Les sièges sont rouges.
Elle s'assoit à une place du fond puis fixe face à elle l'objectif qui la filme. La musique de "Brazil" s'arrête en un bruit violent de disque rayé. Silence.
La femme sourit, puis le sourire devient progressivement forcé et mécanique. Elle regarde à droite, puis à gauche, puis vers l'objectif.
La femme (se réajustant ses lunettes)
Et maintenant ?
Son regard continue de fixer l'objectif qui la filme elle, ainsi que quelques sièges autour d'elle. La femme arrête de sourire et commence à froncer les sourcils.
La femme (exaspérée)
Tu ne m'as pas fait venir ici pour rien, j'espère ? C'était techniquement superbe cette arrivée où tu me fixais comme si j'étais une extra-terrestre mais là, mon grand
Il faut agir.
Silence. La femme baisse subrepticement les yeux puis regarde à nouveau l'objectif.
La femme (dépitée)
Tu me fais rire, c'est toujours pareil avec toi... Tu viens, tu te poses en attendant que quelque chose se passe, et puis tu n'assumes pas. Tu t'attends à quoi entre nous ? Je te préviens, si tu me réclames un début et un milieu, tu n'auras qu'une fin, ce n'est pas ce que tu recherches ?
Elle éclate de rire, un rire d'extraversion. Puis reprend son calme.
La femme
Ca fait combien de fois qu'on se croise, qu'on se donne ces rendez-vous anonymes comme si on avait honte
? Toi, toujours caché dans le noir, moi dans la lumière
Comme si nous étions chacun dans deux mondes différents
Pourtant nous sommes ensemble, comme deux êtres ne le seront sans doute jamais
Silence.
La femme
Mais au fond
Tu comprends ce qui se produit à cet instant précis ou nous sommes ensemble ? Je suis sûr que tu essayes
Mais autant vider la mer avec un sot d'eau
C'est notre schizophrénie qui nous perdra
Deux cerveaux en parfaite adéquation, ça n'existe pas, mettons-nous au moins ça dans la tête.
Alors parfois, en désespoir de cause, tu éteins ton esprit Au point que je me contente misérablement de t'offrir du vent, du vide, de la poudre aux yeux, qui t'hypnotise comme on hypnotise un serpent pour mieux l'attraper, le vider et vendre sa peau
Silence La femme se met à sourire légèrement mais affectueusement en fixant la caméra.
La femme
Tu es innocent, c'est bien la seule chose qui te sauvera
Tiens, pour une fois, viens à côté de moi
Et, s'il te plait, arrêtes de t'occuper de ta bobine
La femme se lève, s'approche de l'écran où se situe l'objectif, puis prend la caméra qui la filmait jusque-là. Des secousses apparaissent à l'image au rythme de ses manipulations. On distingue alors vaguement quelques sièges. Puis la caméra stabilise à nouveau son image. Elle se filme elle-même, comme si l'écran du cinéma était un miroir. La femme se trouve à côté d'elle, toujours entourée des mêmes sièges.
La femme
Tu préfères sans doute cette position. Pourtant, tu vois, rien n'a changé. Nous ne faisons de toute façon qu'un
Maintenant que nous sommes physiquement ensemble, je te préviens, ce n'est pas moi qui vais parler la première.
Silence. La femme regarde malicieusement face à elle. Elle se tourne vers la caméra située à côté d'elle.
La femme
Alors ?
Elle regarde face à elle.
La femme
Alors ?
Long silence.
La femme
Bon, je n'arrive toujours pas à te convaincre. On va essayer ensemble
Tu attends quoi de notre relation ? Que je t'expose platement mon point de vue et que tu l'accueilles avec ton petit esprit critique, ta petite histoire, tes expériences personnelles et tes petits blocages psychologiques
? Et puis une fois le bout du ruban atteint, que l'on passe à autre chose jusqu'à recommencer ce petit, que dis-je, ce minuscule cinéma la projection suivante ? Tu ne crois pas que c'est un manège un peu facile qui n'a que trop duré
Je te fais trop confiance pour que l'on continue comme ça
Tiens regardes à quoi ça nous mènerait
La femme se penche sur la caméra et fait un zoom sur l'objectif. Un zoom si profond qu'un noir apparaît.
Long silence.
La femme
Tu vois
Un noir profond, sinistre, éternelle
A toi, à moi, à toi, à moi
Tout ça pour arriver à un indicible néant
La femme (chuchotant)
Comprends-moi. Quand je te parle, je ne m'attends à ce que tu t'arrêtes sur des pensées à jamais gravées dans le marbre. La seule chose que je souhaite, c'est que nous arrivions ensemble à ressentir quelque chose
Quelque chose d'infini ! N'oublie pas que je ne suis rien sans toi, rien qu'une forme grise qui défile sur un rouleau perforé. Tu es la seule personne qui puisse donner vie à notre monde.
Silence.
La femme (chuchotant toujours)
Tiens, regarde, je t'entends penser
"Et les autres ?"
Eh bien les autres, on les oublie ! Au moins le temps de notre amour ! Les autres ne sont là que pour nous abreuver de leurs leçons toutes relatives, dans l'unique objectif de remplir le misérable vide qui envahit leurs vies
Ils sont méprisables aux yeux de ce que nous ressentons maintenant ensemble, rends-toi compte que ce ne seront jamais que de simples parasites à nos yeux
au mieux de simples moyens
Alors que tu es l'unique fin que j'envisage de donner à cette uvre !
Le noir disparaît grâce au zoom arrière effectué par la femme. Celle-ci réapparaît progressivement avec la caméra à côté d'elle.
La femme
Je vais te dire ce que j'attends de nous : que l'on déshabille notre âme et que l'on ose se montrer nus l'un à l'autre chaque fois que la lumière apparaît
Ce n'est pas facile
Mais essayons !
La femme se tourne vers la caméra et adopte un comportement amoureux. Elle jette alternativement des coups d'il face à elle et face à la caméra. Ses doigts caressent l'objectif de la caméra au point de faire un lent zoom avant sur elle et la caméra, puis sur son corps, et enfin sur sa bouche pulpeuse.
La femme (murmurant de plaisir)
Comprenons-nous
Éprouvons quelque chose de sensuel, de sexuel, de reproductif
Rien ne nous sépare, regarde, tu es juste là pendue à mes désirs, pendu à tes désirs
La réalité n'est pas représentée
Jamais
La réalité est là face à nous
à moi
à toi
Tel un unique il dont les larmes séminales envahissent notre âme
Un goût de sel, de sucre, rien qu'un battement de cur commun, commun l'espace d'un instant
La femme refait un lent zoom arrière. Elle réapparaît avec à côté d'elle la caméra.
La femme (reprenant ses esprits)
Tu as compris
Je tente une chose qui va certainement t'effrayer
N'oublie pas que nous resterons toujours ensemble, toi et moi
La femme prend la caméra. Quelques secousses se font sentir. Elle tourne lentement la caméra vers son visage. Celui-ci est souriant, son regard sensuel. Elle zoome sur la partie droite de son visage, puis progressivement sur l'il et la pupille de son il. Au point que l'image devient entièrement noire.
5 Montage de différents plans muets très courts
Un couple nu fait l'amour dans une chambre. Un camp de concentration exhibe des juifs rachitiques. Un os envoyé au loin. Un avion s'effondre sur une des Twin Towers.
Un ordinateur allumé et une fenêtre dont les volets sont fermés. Un nouveau-né sortant du ventre de sa mère. Des spectateurs de théâtres qui applaudissent.
Un homme chic des années trente qui désapprouve. Un euro sur une table.
Un carton noir : "Trois mois plus tard". Un homme mort. Une bouche disant lentement : "Si l'on mangeait mieux, on vivrait mieux". Le désert.
Des spectateurs de théâtre qui applaudissent. Un gros plan sur une petite boule en verre contenant le décor d'un chalet enneigé.
6 INT JOUR - Salle de Cinéma
Les quelques sièges rouges de la salle de cinéma accueillent désormais de petites caméras fixées sur des trépieds, pointant toutes en direction de l'objectif qui les filme.
Noir.
FIN
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