Anne et ma mère ont une drôle de relation. Anne est une jeune femme de trente ans qui n'en fait pas vingt. Le genre de femme-enfant qu'une brise ferait vaciller mais dont l'arme la plus puissante est le timide sourire. Elle connaît ma mère depuis très longtemps, depuis qu'elles se sont rencontrer au catéchisme je crois. Toutes les deux tentaient alors de faire part de leur foi respective aux élèves, ma mère en tant que mère de famille bien établie dans la société, Anne en tant que jeune étudiante devant encore faire toutes ses preuves.
Des années plus tard, Anne et ma mère se voient régulièrement, s'écrivent longuement et se téléphonent parfois. Cela demande des efforts car elles n'habitent pas tout à fait au même endroit. Mais cela se fait toujours avec plaisir.
Parfois, quand Anne vient prendre le thé à la maison, elles parlent de sujets de société, des potins du jour, mais surtout de philosophie et de religion. Il faut voir la simplicité et la douceur avec laquelle la conversation se brôde doucement. Il n'est pas question ici d'imposer un propos, il s'agit juste de prendre plaisir à construire l'échange, sans jamais s'opposer. Anne regarde ma mère avec les yeux et le sourire d'un ange, ma mère regarde Anne avec la tendresse d'une mère. Les voix sont volontairement basses laissant à l'horloge le soin de rythmer l'écoulement des secondes.
Quand Anne repart, ma mère vient me voir et me parle d'elle comme d'une jeune fille très attachante avec qui elle partage des moments uniques. J'aime quand elle me parle d'elle. Je partage moi aussi des moments uniques avec ma mère mais je crois qu'il resteront toujours différents. Ma mère rajoute aussi qu'Anne n'a pas été suffisamment gâté par la vie. Elle pense en effet qu'être seule à trente ans est un peu triste. Elle voudrait qu'Anne fonde une famille au lieu de rester, souvent seule, dans son petit appartement du Nord de Paris...