Dimanche 24 avril 2005

J'aime bien mon boulot. Cela fait 34 ans que je suis sur une chaîne de travail qui fabrique des crèmes anales. Nos postes ont échappé à l'automatisation car les gestes à accomplir pour assembler le tube contenant ces crèmes sont très couteux à faire faire par des machines.

Moi par exemple, je m'occupe de replier les quatres bouts de plastique permettant au "col-en-dur" (partie superieure) du tube de se fixer. Je traîte 30 tubes à la minutes, soit 1 800 tubes par heure, 63 000 tubes par semaine, et plus de 2 500 000 tubes pas an... depuis trente-quatre ans.

Cette manipulation demande une certaine concentration. Il faut insérer son index (préalablement ganté) dans l'orifice du col et replier soigneusement les quatre morceaux de plastiques angulaires afin de permettre le renforcement de ce col. Il est à noter que la sensation de la crème sur le doigt est étonnament douce, même à travers le gant.

C'est grâce à notre cohésion d'équipe que l'ambiance de travail a toujours était très bonne. Mais depuis janvier dernier, rien ne va plus. La Direction a donné des directives à nos managers pour accélerer les cadences, nos journées de 7h00 se sont transformées en journées de 11 voire 13 heures sans que personne ne nous explique rien. A croire que l'irritation anale était devenue le nouveau fléau moderne.

Il était 22H avant-hier lorsqu'un étrange évènement se passa. Nous n'étions plus que trois sur la châine. La climatisation était en panne et, compte tenu des machines  à ébullition, la température était monté à 40 degrés. Mes yeux me piquaient, la transpiration coulait le long de ma tempe, je savais que j'étais au bout de mes forces car mes doigts tremblaient à force de répéter les mêmes gestes depuis 14 heures... Prise du tube, insertion de l'index, repli des quatres bouts de plastique, vissage du bouchon... Prise du tube, insertion de l'index, repli des quatres bouts de plastique, vissage du bouchon...Prise du tube, insertion de l'index, repli des quatres bouts de plastique, vissage du bouchon... etc... Je pris alors un nouveau tube qui me parut plus lourd, j'insérai mon doigt, je découvris que les trois quarts de mon doigt se bloquèrent dans l'objet... Pas moyen de se dégager... Et même pire, le tube devint rapidement beaucoup plus gros et  commença à avaler doucement ma main. Je criai. Mes voisins ne me voyaient pas. Mon bras entier fut pris au piège, la crème jouait un rôle de lubrificateur et la progression du tube glouton était terrifiante. L'épaule puis le cou furent bientôt pris au piège. Allai-je mourir étouffé par une crème anale ? Quel triste destin pour un père de deux enfants... Ma tête et mon torse furent alors violemment aspirés à leur tour...

...Et, je ne sais pas comment ni pourquoi, je me mis à tomber dans le vide pendant quelques secondes, ayant juste le temps d'admirer cet étrange ciel noir aux étoiles roses avec le nom de la crème cintillant en énorme : ANADOL !

Je suis ensuite tombé dans une mer à la consistance un peu plus visqueuse que de l'eau et à l'odeur parfumée a la pomme... Je nageai dans la crème qui m'avait nourri pendant 34 ans ! Chaude, douce, apaisante... Un vrai plaisir... Une sensation de sommeil m'envahit soudain. Je m'endormis. Jusqu'à sentir une violente claque sur ma joue. Je découvris mon manager qui tentait de me reveiller. L'odeur puante des vestiaires me rappeler que j'avais malheureusement retrouver le chemin de mon usine.

publié dans : UNIVERS
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