Comme chaque dimanche soir depuis 34 ans, Jojo gravissait lentement les 13 étages du HLM. Comme chaque dimanche soir depuis 34 ans, il allait jouer au scrabble avec ses amis de toujours : Paula et Dérédine. Armé de ses lunettes en forme de cul de bouteille, l'homme de 53 ans était reconnaissable entre mille : petit, sale, mal rasé mais d'allure plutôt innocente, il avait une fâcheuse tendance à murmurer tout bas des paroles incompréhensibles en marchant. La seule explication qu'il avait jamais donné au médecin et à ses proches concernant ce tique etait que cela "le rassurait".
Considéré comme attardé mental léger, il avait travaillé sur une chaîne de montage pendant exactement vingt sept ans. Il disait lui-même qu'il y avait passé les meilleures années de sa vie. Le fait est qu'à 53 ans, Jojo en paraissait bien 15 de plus.
Jojo arriva sur le pallier de la porte du dizième étage.
- Salut Jojo ! fit un jeune de la cité qui écoutait son walkman .
- Hello ! fit timidement Jojo, qui commençait à s'essoufler.
Arrivé face à la porte du 13ème étage, Jojo se recoiffa rapidement, rentra sa chemise dans son pantalon de soie, et sonna. Un homme d'une bonne cinquantaine d'années, d'une grosse corpulence, ouvrit.
- Bonjour Jojo !
- Hello Dérédine, fit timidement Jojo.
- Bah entre mon vieux...
Jojo entra dans l'appartement la tête baissée, comme d'habitude.
- Ou est le scrabble ? Demanda Jojo.
- Jojo... Paula et moi avons une nouvelle à t'annoncer... fit gravement Dérédine.
Jojo leva les yeux vers le couple. Il se remémora un instant le premier jour où il se rencontrèrent au café de la gare d'Aubervilliers il y a 34 ans. Il fut ému d'un tel souvenir puis prit un air grave.
- Quoi donc ? demanda-t-il.
- Tu sais que nous jouons chaque semaine au Loto Paula et moi...
Il y eut un instant de silence.
- Il est arrivé quelque chose...
- Quoi ?
- Nous venons de gagner 51 millions d'euros à l'euro-millions... fit Dérédine.
A cet nouvelle, Jojo cligna des yeux et fronça les sourcils. A vrai dire, il ne comprenait pas trop le concept du loto, lui qui avait réussi à vivre paisiblement toute sa vie avec le SMIC et les subventions COTOREP.
- Et...? fit-il.
- Nous ne savons pas quoi en faire... dit Dérédine en fronçant les sourcils
- Et tu voudrais que je t'aide...?
- Oui... Non... Enfin, je ne sais pas...
Dérédine semblait inquiet de cette situation. Il réfléchit une seconde en épiant le cerf qu'il avait accroché au mur de son living au dessus de la télévision 16/9ème.
- Avec Paula, on pensait peut-être déménager à Neuilly, ou dans le 7ème arrondissement...
- On ne jouera plus au scrabble le dimanche soir ? fit Jojo en se tordant les mains.
- Si, tu pourras passer, on t'invitera bien sûr... En taxi même !
La réponse ne semblait pas avoir convaincu Jojo.
- Et Aubervilliers ? La cité des Clairons ? Tu vas tout laisser tomber ?
- Euh... hésita l'homme regardant son épouse.
- Et les partis de cartes du samedi ? Et le marché aux vins ? Et... (il hésita une seconde) Et le sex-shop de la rue des Lilas ?
- Quoi ?? fit Paula.
- Je reviendrais de temps en temps dans le quartier... Je...
- Et surtout le club... Dérédine... Le Club !! Tu peux pas partir !
- ...
- 40 ans de vie par terre... pour un bout de... papier... Tu veux jouer ta vie à pile ou face... ou... la maîtriser ?
A cet instant, l'homme regarda son ami, réfléchit une seconde. Il demanda l'avis de sa femme qui lui répondit d'un simple regard. Et d'un seul coup, il déchira sèchement le billet gagnant qu'il avait dans la main...
- Tu as raison... répondit-il d'un air dégagé. C'est moins futile de déchirer ce billet que de gagner au Loto...
- Oui !
- Mais quand même, je continuerai à jouer...
- A jouer au scrabble, fit Jojo avec un grand sourire.
- Chérie, tu sors les verres pendant que je dresse le jeu ?
Et tout est bien qui finit bien...