Dimanche 24 avril 2005

Pourquoi déplacer les montagnes alors qu'il est si simple de les admirer ? 

Respirant l'air de Paris depuis ma plus tendre enfance, mon coeur balance entre la ville et la montagne. C'est lorsque les rames de métro sont bondées que j'ai parfois une pensée fugace mais infiniment réconfortante pour la montagne. Mais pas n'importe quelle montagne, Ma montagne, celle de mes racines et de mon enfance, celle des deux maisons familiales de mes grands-parents, celle des torrents glissants à n'en plus finir sur les flancs de ma vallée, celle des nuits étoilés éblouissantes, celle des cousins, des ballades... Celles qui dominent la vallée de l'Ubaye !

J'ai passé tous mes étés à Barcelonnette. Mon coeur balançait entre la "Marsa" et les "Genevriers". La Marsa est une maison perdue au milieu d'une rue souvent déserte et qui fait face au magnifique sommet du Chapeau de gendarme. Il y a quelques années, son jardin aux arbres abîmés par les hivers glacées offrait son plus bel aspect au début de l'été. Nous arrivions épuisés de Paris après 800 km de voiture, et c'est elle que nous retrouvions en premier. Ces vieux parquets grincaient enfin à nouveau avec notre arrivée, après un hiver ou elle restait inhabitée. Nous redécouvrions avec une immense joie ces multiples pièces aux tapisseries pourtant lourdement fleuries et accolées les unes aux autres ou encore son grenier froid et poussiéreux dans lequel nous passions tant d'heures.

Mais il y avait surtout un lieu magique dans lequel nous passions le plus clair de notre liberté estivale d'enfant : la cabane en pierre situé dans le fond du jardin. Le quartier général de 11 cousins déchainés, qui voulaient tenter toutes les bêtises possibles et imaginables avant d'avoir atteint l'âge adulte. C'est aussi là qu'apparurent les premières amours de certains d'entre nous lors de soirées animées. Et la nuit, lorsque nous nous couchions, nous entendions toujours l'inlassable écoulement de l'Ubaye qui passait juste devant la maison.

La seconde partie de l'été se passait souvent dans l'immense maison de la famille de mon père. Une émigration intrépide de mes ancêtres au Mexique avait permis à ma famille, vers 1910, de se préserver enfin de la misère qui touchait tant de générations. Cubique, frontale, accessible par une terrasse gigantesque au premier étage, "Les Genévriers" était un endroit de rêve pour un enfant en vacance. Nageant dans le bonheur, je ne me rendais pas compte de la beauté du terrain de jeu qui m'était proposé. Je me contentais innocemment de jouer avec mon cousin dans l'immense jardin parfaitement entretenu qui était mis à notre disposition. Un jardin tel qu'il nous permettait d'avoir "notre monde", nos cachettes, nos terrains de jeu, notre croquet. Et lorsque l'on commençait à s'ennuyer, l'intérieur de la maison, qui s'apparentait davantage à un manoir qu'à un chalet alpin, nous permettaient d'alimenter nos envies, toujours plus grandes, d'exploration. La maison s'étendait sur quatre hauts niveaux, avec environ 350 mètres carré par étage. Un univers à part entière.

Mon amour des montagnes ne s'est pourtant fait que plus tard, vers 16 ou 17 ans, alors que nous avions décidé de grimper en VTT les cols sinueux de la vallée. Effort intense, plaisir maximal. Notre vision des choses fut marqué à jamais : pour profiter de la montagne, il fallait faire des efforts. Alors que mon enfance fut parsemée de diverses balades vers des lacs et autres forts militaires, j'ai réellement commencé à apprécier les paysages de la vallée dès l'instant où je me suis décidé, accompagné de quelques amis, à gravir quelques uns de ses sommets les plus hauts. Là encore, un effort intense... Mais du haut du Mont Pelat, du col de Vautreuil, ou du Mont Scaletta, la vision de la vie et du monde change... Profondément... Rarement, je me suis senti aussi humain, minuscule et immense, que durant ces instants où nous avions à nos pieds torrents, lacs, fôrêts, routes, hameaux et habitants.

Depuis, les Alpes restent dans mon coeur, même si elle ne viennent pas suffisamment à ma rencontre. Les deux maisons familiales existent toujours mais sont en cours de réaménagement. Le légitime confort actuellement installé effacera une partie du poids inéstimable des années de bonheur que l'on y a passé, les tableaux en noir et blanc des arrières grand-parents seront peut-être mis au grenier. Mais d'autres les remplaceront. Nous avons d'ailleurs construit une maison neuve qui va nous le permettre. Le Chapeau de gendarme, immense et aussi imperturbable qu'un Dieu, nous fait toujours fasse, attendant que nous remplissions tendrement nos vies...

publié dans : UNIVERS
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