Depuis déjà 80 ans, la Terre était vidée de toute ses âmes. Comme lieu dhabitation, jaurais choisi ce château de Bourgogne comme nimporte quel autre studio de banlieue puisque, de toute façon, je ne ressentais plus rien. Ni amour, ni haine, ni joie, ni plaisir, je nétais plus quun jeune homme gris errant sur une planète envahie par le feu.
Comme chaque matin, je métais levé, habillé, lavé et rasé. Puis je métais installé dans le grand fauteuil de la salle des fêtes qui donnait sur limmensité de lhorizon. Au loin, derrière les lignées de hêtres, derrières les centaines dhectars de vignes, je voyais une masse informe et fumante qui fut un temps nommée Paris mais qui nabritait désormais plus personne et, même, plus grand chose.
Comme dhabitude, je sentais une main venir caresser mon épaule au moment où, à demi-inconscient, jimaginais ce qui pouvait encore lêtre. Mais je fus vite sorti de ma torpeur. Ce matin ne ressemblait pas aux autres. Dans lencart de la fenêtre apparut en effet au loin une masse informe et gigantesque. Je pensai tout dabord à des nuages menaçants. En réalité, il sagissait dun raz-de-marée. Ou plutôt dun débordement de locéan sur ce qui furent jadis les Terres Françaises.
Doucement, je me levai de mon fauteuil et me retournai vers la cheminée. Je connaissais au détail près la tapisserie arborant le sceau bourguignon qui la surplombait. Ainsi que cette tête de cerf qui, tout comme moi, ne semblait pas avoir apprécié quon limmortalise ici. Le grondement du raz-de-marée augmentait doucement. La partie déchec que javais commençais avec moi-même était en passe de se terminer. Le vainqueur naura fait quexploiter les faiblesses et les étourderies de lautre, comme dhabitude.
Jaurais tant aimé que cela se passe différemment. Tout est allé trop vite et, malgré mes efforts, jaurai été incapable de retrouver un être humain. Ni en Bourgogne, ni ailleurs. A ce sujet, javais un temps adopté le même raisonnement que les gens de la belle époque évoquant les extra-terrestres : « je suis convaincu quils existent, mais je ne sais pas où ils sont ». Puis cela mavait passé. Vivre seul nest pas à proprement parlé humain.
Le froid envahit le bout de mes doigts. La plus belle des pièces de mon château, ornée de lustres sur plus de 25 mètres, dune belle tapisserie, et dune tête de cerf, sétaient soudain transformée en une pièce cubique dont les murs, reflétant mon image, étaient constitués uniquement deau. Ce sas, si lon peut lappeler ainsi, se mouvait ainsi au cur des océans vides à une vitesse folle.
Je me voyais refléter indéfiniment dans ces murs. Josai toucher lun deux du bout de mon index, ce qui créa des auréoles qui déformèrent mon visage. Il sagissait bien deau. Nous nous enfonçâmes dans les profondeurs des océans au point que les rayons du soleil ne passèrent plus. Dans lobscurité totale, je sentis que le cube diminuait en volume. A nouveau, une main bienfaitrice me rassurait.
Je mendormis un peu puis me réveillait entourés détoiles. Comme si le raz-de-marée sétait poursuivi bien au-delà de la surface de la Terre, dont javais dailleurs perdu toute trace visuelle. Le soleil chaud me réchauffait un peu. Les dimensions du cube sétaient cependant rétrécies de façon dangereuse. Leau me compressait fortement au point que je ne pouvais plus men défaire. Je sentis une ouverture minuscule contre ma tête. Il fallait sy glisser. Ce que je fis.
Du reste, je ne me souviens plus.