Dimanche 24 avril 2005

Depuis déjà 80 ans, la Terre était vidée de toute ses âmes. Comme lieu d’habitation, j’aurais choisi ce château de Bourgogne comme n’importe quel autre studio de banlieue puisque, de toute façon, je ne ressentais plus rien. Ni amour, ni haine, ni joie, ni plaisir, je n’étais plus qu’un jeune homme gris errant sur une planète envahie par le feu.

Comme chaque matin, je m’étais levé, habillé, lavé et rasé. Puis je m’étais installé dans le grand fauteuil de la salle des fêtes qui donnait sur l’immensité de l’horizon. Au loin, derrière les lignées de hêtres, derrières les centaines d’hectars de vignes, je voyais une masse informe et fumante qui fut un temps nommée Paris mais qui n’abritait désormais plus personne et, même, plus grand chose.

Comme d’habitude, je sentais une main venir caresser mon épaule au moment où, à demi-inconscient, j’imaginais ce qui pouvait encore l’être. Mais je fus vite sorti de ma torpeur. Ce matin ne ressemblait pas aux autres. Dans l’encart de la fenêtre apparut en effet au loin une masse informe et gigantesque. Je pensai tout d’abord à des nuages menaçants. En réalité, il s’agissait d’un raz-de-marée. Ou plutôt d’un débordement de l’océan sur ce qui furent jadis les Terres Françaises.

Doucement, je me levai de mon fauteuil et me retournai vers la cheminée. Je connaissais au détail près la tapisserie arborant le sceau bourguignon qui la surplombait. Ainsi que cette tête de cerf qui, tout comme moi, ne semblait pas avoir apprécié qu’on l’immortalise ici. Le grondement du raz-de-marée augmentait doucement. La partie d’échec que j’avais commençais avec moi-même était en passe de se terminer. Le vainqueur n’aura fait qu’exploiter les faiblesses et les étourderies de l’autre, comme d’habitude.

J’aurais tant aimé que cela se passe différemment. Tout est allé trop vite et, malgré mes efforts, j’aurai été incapable de retrouver un être humain. Ni en Bourgogne, ni ailleurs. A ce sujet, j’avais un temps adopté le même raisonnement que les gens de la belle époque évoquant les extra-terrestres : « je suis convaincu qu’ils existent, mais je ne sais pas où ils sont… ». Puis cela m’avait passé. Vivre seul n’est pas à proprement parlé humain.

Le froid envahit le bout de mes doigts. La plus belle des pièces de mon château, ornée de lustres sur plus de 25 mètres, d’une belle tapisserie, et d’une tête de cerf, s’étaient soudain transformée en une pièce cubique dont les murs, reflétant mon image, étaient constitués uniquement d’eau. Ce sas, si l’on peut l’appeler ainsi, se mouvait ainsi au cœur des océans vides à une vitesse folle.

Je me voyais refléter indéfiniment dans ces murs. J’osai toucher l’un d’eux du bout de mon index, ce qui créa des auréoles qui déformèrent mon visage. Il s’agissait bien d’eau. Nous nous enfonçâmes dans les profondeurs des océans au point que les rayons du soleil ne passèrent plus. Dans l’obscurité totale, je sentis que le cube diminuait en volume. A nouveau, une main bienfaitrice me rassurait.

Je m’endormis un peu puis me réveillait entourés d’étoiles. Comme si le raz-de-marée s’était poursuivi bien au-delà de la surface de la Terre, dont j’avais d’ailleurs perdu toute trace visuelle. Le soleil chaud me réchauffait un peu. Les dimensions du cube s’étaient cependant rétrécies de façon dangereuse. L’eau me compressait fortement au point que je ne pouvais plus m‘en défaire. Je sentis une ouverture minuscule contre ma tête. Il fallait s’y glisser. Ce que je fis.

Du reste, je ne me souviens plus.

 

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