Dimanche 24 avril 2005

-Julius, Julius... Je suis là...! fit le psychiatre un peu désarçonné de voir que son patient détournait par reflexe son attention lorsqu'on tentait de lui parler.

Julius avait 31 ans. Un homme assez fort avec des lunettes épaisses qui devint l'objet de toutes les convoitises lorsqu'on découvrit un jour que son Q.I atteignait les 188. Une contre-expertise avait même était faite concluant que l'individu dépassait "probablement" les 190.

Mais Julius n'était jamais arrivé à exploiter ce don car la plupart des médecins le catégorisaient parmi les asociables chroniques. Tout juste était-on fasciné par son extrême facilité à produire des écrits de toutes sortes : journal, nouvelles, oeuvres de fiction, il allait même jusqu'à reformuler par plaisir des modes d'emploi complets. Son appétit pour l'écriture n'avait d'égal que le désintérêt qu'il manifestait à l'égard de ce qu'il venait de produire.

En outre, on avait vainement tenter de mettre fin au bégaiment incompréhensible de Julius, mais ce bégaiement revenait systèmatiquement quelques jours après les traitements successifs qu'on lui faisait subir. 

Julius émettait ainsi des phrases courtes, sans tonalité, et dont le début trainait systèmatiquement en longueur.

Le psychiatre travaillait depuis plusieurs mois avec Julius. Ce dernier ne lui portait que peu d'attention et n'avait pour le médecin aucune affection. La plupart du temps, le psychiatre se contentait de l'observer et de prendre des notes, parfois il se risquait à lui poser des questions.

Comme tout les citoyens du monde, les deux individus portaient au creux de la main la fameuse pastille bleue. Cette pastille, mise en place à l'automne 6054, permettait notamment à la police d'avoir une cartographie précise de la personnalité de chaque citoyen. Sa consultation était très règlementée et nombre d'ONG s'étaient opposées en vain à son innoculation, jugeant le procédé contraire au respect de la personne humaine.

En pleine scéance, le psychiatre écarquilla les yeux après avoir veinement tenté d'attirer le regard de Julius vers le sien. Dépité, il posa dans le vide une question parmi tant d'autre :

- Qu'est ce qu'il peut bien y avoir dans cette tête...?

- ...Ffffaaaisons poignée commune !

Le médecin devint blème. Il savait qu'elle était la portée de ce que lui demandait Julius. La "poignée commune" était strictement interdite par la loi, surtout dans le cadre du traitement d'un patient.

Le médecin regarda Julius, hésita un peu, et finit par se lancer.

- Tu es sûr ?

- Oui.

Le médecin prit la main du patient assis à côté de lui et la serra dans la sienne. Tout deux fermèrent les yeux. Une puissante décharge électrique parcourut les deux corps au moment où les deux pastilles bleues rentrèrent en contact. Le psychiatre entra physiquement dans la conscience de Julius.

Il découvrit à cette occasion qu'il ne portait plus sa blouse blanche mais une longue toge qui lui donnait un air d'empereur.  Un habit qu'il considérait comme étant un peu léger aux vues de l'univers incroyablement riche qui l'entourait. A l'instant où il serra la main de Julius, il se retrouva en effet dans un grand hangar rempli à ras-bord d'être et d'objets en mouvement.

Cela allait des trois bateaux volants régulièrement au dessus de sa tête à la minuscule sorcière qui tantôt lui sussurrait des choses incompréhensibles à l'oreille, tantôt lui écrasait rageusement le pied droit. Le médecin avait beau la chasser avec hargne d'un geste de la main, celle-ci revenait sans raison le harceler. Cela aurait pu être supportable si à ce chahut ne s'ajoutait pas une pluie battante qui inondait l'exacte moitié du hangar, une ribambelle de maçons qui construisaient des escaliers sens dessus-dessous par le seul empilement de gros grimoires, et des bras bleues d'hommes qui, régulièrement, sortait du vide pour happer ce qui se trouvait à proximité. La petite sorcière elle-même se trouva kidnappée par l'un d'eux et emmenée dans une dimension que seul Julius pouvait connaître.

Justement, Julius apparut soudain dans ce monde qui etait sien. Il ne bégayait plus, ne portait plus de lunettes, et semblait apaisé.

- Voici donc l'univers que je cultive.

Le psychiatre resta sans voix...

- Mais, tu t'y retrouves ?

- Non je ne m'y retrouve pas... répondit-il alors qu'un banc immense de papillons traversa leurs champs de vision respectifs. Mais je m'y plais.

- Alors que peut-on y faire ?

- Rien.

- Tu ne veux pas en sortir pour découvrir l'extérieur ?

- Ce monde là est composé des éléments de l'extérieur. Je m'y plais. Et si j'ai besoin du monde extérieur, j'en sortirais.

Le médecin comprit alors qu'il avait terminé son traitement. Ou plutôt que le traitement n'avait plus lieu d'être puisque le patient n'avait pas de véritable pathologie. Il serra alors à nouveau la main de Julius, pu sortir de cette univers fatigant et retrouver un homme qu'il ne fallait plus déranger

publié dans : UNIVERS
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