Dimanche 24 avril 2005

Hier, à 7h30, dans le RER, je me suis assis à une banquette peu confortable où se multipliaient les courants d'air froids et humides. On a beau être le matin, la ligne B reste relativement vide lorsque l'on se place en bout de râme. Pour aller jusqu'à Villepinte, lieu où je travaille, il faut bien rouler une demi-heure. Autant de temps que le voyageur aime à consacrer à une petite sieste lorsqu'il n'est pas encore remis d'une nuit visiblement trop courte.

A la fin de ce mois de novembre, il est bien difficile de quitter la tendre couette avec qui l'on a passé la nuit...

Toujours est-il que ce matin d'hier, j'ai donc tenté tant bien que mal de m'endormir. Je ferme les yeux en osant ne plus me soucier de mon environnement direct peuplé essentiellement de voyageurs cernés. Il fait froid, ma position sur la banquette est inadéquate. Mes muscles sont tendus par la fatigue. Mes yeux, même fermés, me piquent. Je me dis alors que ce type de moment quotidien finira par m'user et sans doute creuser ma tombe. Après m'être retourné dans tous les sens, je me suis résolu à réouvrir un instant les yeux. Tous les voyageurs me regardaient en même temps en adoptant la même position statufiée. Qu'avais-je fait ? Qu'avais-je ? Quoi ? Je me suis regardé... Rien. Je les ai regardé, où plutôt j'ai regardé leurs yeux vides. Aucune réaction.

Soudain, un homme m'accoste. Un contrôleur. De la RATP ? Non... un homme portant une fine moustache, une casquette de controleur et des vêtements qui n'appartenaient de toute évidence plus à notre époque.

- Monsieur, votre compartiment est avancé, me dit-il du ton le plus respectueux qui soit.

-Merci, il n'était que temps...

"Il n'était que temps" ? Je me souviens de l'avoir dit mais de ne pas avoir eu conscience de ces mots, comme si je  m'étais mis sur un mode "conduite de la vie automatique". Pratique dans certaines situation ! Je me suis levé. Enfin... Mon corps s'est levé pour moi... J'ai suivi l'homme. Nous avons traversé trois wagons entiers pleins de voyageurs parisiens me dévisageant.

Le contrôleur a ouvert le quatrième wagon. Il n'était pas comme les autres. Il s'agissait d'un wagon-lit. De ceux qui possèdent un minuscule couloir et des compartiments à 6 lits où l'on ne peut rien faire d'autre que dormir.

- Monsieur, voici votre wagon. Comme prévu, vous êtes dans celui d'Elvis Presley, Buster Keaton, sa saintenté Jean-Paul II (il est sur la banquette du haut) et les freres bogdanoff.

-Ce sera parfait, merci mon brave.

Avant de partir, ma main lui a tendu un billet de 5 shillings. Le compartiment était parfaitement calme. Les frères Bogdanoff ne dormaient pas. Igor griffonait des calculs incompréhensibles sur une feuille alors que Grishka lisait un pavé de littérature. Ils me saluèrent tous les deux d'un sourire. Comme l'étudiant en mal d'activité intellectuel, Buster Keaton tentait, de son seul pouce, de faire tourner un stylo autour de son index sans le faire tomber. La première fois, il mit de l'encre partout. La seconde, le stylo atterit sur Igor qui fut déconcentré... L'acteur me salua d'un "Good morning sir" sans le moindre sourire. Je remarquais qu'il était entièrement en noir et blanc, comme d'habitude.

Je jetais un coup d'oeil vers Jean-Paul II. Un peu de bave aux lèvres et un sommeil profond et apaisé. Je me suis couché sur la banquette du milieu et enfoui confortablement dans les draps épais et doux qui nous étaient fournis par la compagnie. A mes pieds défilaient les paysages sales de la banlieue nord de Paris. Je décidais de tirer le store afin d'avoir plus de noir. Je me suis alors endormi complètement, en oubliant la raison pour laquelle je me trouvais dans ce bien étrange train...

 

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