Dimanche 24 avril 2005

Je passe du temps dans le métro et le RER, ces deux endroits charmants où la morosité, le stress et la fatigue des parisiens se manifestent comme nulle part ailleurs. Ces longues heures me laissent parfois le temps d'observer les gens. L.e.s. g.e.n.s.. Autrement dit vous, cher lecteur, pour moi. Ou plus exactement, mon rang d'auteur m'y obligeant, moi pour vous.

Et durant ces instants d'observation, je m'autorise à consacrer un peu de ma pensée à ces inconnus qui n'étaient rien il y a une demi-heure et qui ne seront rien dans une demi-heure. Tantôt une mamie qui n'envisage pas de ne pas rentrer la première. Tantôt un couple un peu vulgaire de cinquante ans qui se fait passablement la gueule et qui ne risque donc pas de me faire le moindre sourire, à moi l'inconnu. Tantôt un gamin poussé par cette sauvagerie enfantine qui nous a tous habité un jour et qui consiste à faire, moteur d'avion à l'appui, le tourbillon autour de la barre de sécurité centrale. Je les regarde individuellement ou collectivement, j'y vois des vies toute unique, et je me demande comment ce petit bout d'humanité si parfaitement représentatif arrive à faire de ce monde ce qu'il est. Dans sa laideur tout autant que dans dans son incroyable propension à faire jouir les individus qui le constituent.

Et puis je croise le regard d'un garçon. Une seconde. Battement de coeur. Je n'en ai pas conscience mais, focalisé sur sa pupille, c'est tout son être que je dévore par la pensée. J'imagine qu'il est étudiant, célibataire et qu'il aime les garçons, impossible qu'il ne soit pas homosexuel, inconcevable, surréaliste ! Il détourne la tête de la vitre et m'aperçoit. Je ressens son regard comme celui d'un dominé qui veux devenir dominant. Comme avec n'importe quel autre voyageur, nous entrons ainsi dans une intime communication. Mais cette fois, la communication tend, en plus, à être profondément séductrice. Impossible que ce ne soit pas le cas ! Je détourne stratégiquement mon regard, il a le dessus, à lui de profiter, puis il détourne le regard pour ne pas abuser de son droit, je ne retourne pas la tête malgré tout, trop facile pour lui, d'autant que j'ai le reflet de la vitre. Puis je le regarde à nouveau, sa tête, sa stature, ses formes, sa nudité. Il se retourne de nouveau. Je redeviens dominé. Nous arrivons à la station "Charles de Gaulle Etoile", il se lève pour sortir, sans me regarder. Dans un reflexe masculin, j'observe ses cuisses et ses fesses. Notre intense histoire d'amour se termine là. C'était génial, plus absolue que toutes les autres. Et je sais que cela se reproduira à l'infini, sous d'autre formes.

Cela se reproduira à l'infini... J'avais ma réponse. Ce monde totalement immorale et magnifique ne tourne que par ces innombrables jeux de séduction pure avec l'autre. Ces petits conflits d'amour où tout notre être s'investit dans une chance infime d'une jouissance sexuelle exacerbée, capable de nous faire aller au  bout du monde.

Voila comment le monde tourne rond : grâce à la pupille de mon voisin de métro. Un équilibre par la terreur de l'impossibilité d'amour.

 

PS : merci à toi Max, pour m'avoir proposé le titre de cette note à partir duquel j'ai pu broder quelques pensées.

 

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