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Dimanche 24 avril 2005

J’avais l’impression de l’avoir vécu 1000 fois ce samedi soir. Moi assis sur l’un des deux lits jumeaux à lire un article sans grand intérêt de « Têtu », mon meilleur pote sur son lit à jouer à la Game Boy comme si le monde autour de lui avait disparu. Dehors, le cliquetis de la pluie avait le mérite de bercer notre soirée.

- J’ai réfléchi hier soir, fis-je l‘air de rien…

Pas de réponse. Je levai les yeux de mon journal et le regardais.

- Je disais : j’ai réfléchi hier soir ! Répétais-je un ton au-dessus.
- Ah… cool…

Silence.

Il avait l’air con devant ce minuscule écran… Son t-shirt était trop court, on voyait son nombril et son caleçon. Vision typique qui éveille les sens de l’homo de base se retrouvant face à l‘hétéro innocemment exhibitionniste. Il leva les yeux une seconde.

- Arrête de me mâter, pédophile !
- Tu as cinq mois de plus que moi ! Lui rétorquais-je surpris de m'être fait découvrir.

Il n’écoutait déjà plus.

- … Et donc, ben je me disais que j’en avais marre d’être seul !
- … Ouais… moi aussi… Mais bon moi je cherche des filles, désolé, ça va pas être possible.
-  Nan mais sérieux… On a 18 ans et on est là comme des vieux célibataires à la retraite un samedi soir…
- … Bof, moi ça me plait bien…
- Ouais, dodelinais-je de la tête. Bof… On se complait trop dans notre petit univers fermé… Il faudrait que je drague plus les mecs !
- Ouais, moi aussi…
- Je suis peut-être moche…
- Vu le nombre de coups que tu m’as cassé en soirées, je pense pas.
- Y a des fois, je me dis que je passe trop de temps à me faire des films qui ne servent à rien, à matter des sites porno sur Internet, à épuiser mon sperme inutilement… Ca a un côté morbide, non…?
- Qu’est ce que tu racontes ? Répondit-il étonné de m‘entendre parler comme ça.
- Quoi ?
- Ben, c’est dégueu ce que tu dis !
- Non mais c’est vrai…

Silence. Il me regarda les yeux dubitatifs comme si j’étais devenu sa Game Boy.

- Genre t‘as toujours été sage devant Internet…
- Ben non… me dit-il en souriant.
- Et alors ?…
- Et alors …? C’est relaxant, voir ces nanas à poils se faire…
- Stop !
- …doigter, souria-t-il d’un air crétin.
- Stop !
- …lécher, défoncer !
- Arrêtes ! J’ai les mêmes en mecs !
- Ben tu vois, et t’aimes pas ?
- Mmmm… lui répondis-je en faisant mine de réfléchir. J’ai passé des soirées entières à rêver de Jake Gyllenhaal, à le prendre dans toutes les positions, à le baiser dans tous les lieux insolites sur Terre, à lui faire subir les trucs les plus bestiales que tu peux imaginer. Bref, je me suis épuisé à fantasmer…
- Et ?
- Et l’autre jour, il m’est arrivé un truc incroyable…
- Il est apparu !
- Non, au contraire, il m‘est sorti de l‘esprit ! Lui et tous les fantasmes qui l’accompagnaient… En fait, j’arrivais pas à dormir.  Je réfléchissais à tout ça, au fait qu’on est trop souvent dans  des fantasmes hard-core et que ça finissait par nous couper du monde… Et à un moment, il y a eu une image qui est apparue dans ma tête et qui m‘a fait comprendre qu‘il fallait que j‘aille voir ailleurs si le prince charmant y était.
- Quelle image ?
- Pendant l’espace d’une seconde, j’ai imaginé enlacer tendrement mon futur copain.
- Qui ? Jack Gulandal ?
- Non !! Mon futur copain… Que je connais pas encore ! C’était un inconnu… Mais quelqu’un que j’allais aimer et qui m‘enlacer … J’ai senti la peau de son torse contre le mien ... Une seconde ! Et c’était fini !
- Ah…
- C’était exactement la sensation charnelle que tu ressens au moment tu enlaces la personne que tu aimes…Tu vois ce que je veux dire ?
- Ca colle aux doigts…
- Quoi ?!?
- Ca colle aux doigts ton romantisme ! C’est du sucre…
- Oh va te faire voir… fis-je contrarié de constater qu’il n’en avait rien à faire.

Je me replongeai dans l‘article nul de « Têtu », coupant nette la conversation.

- T’es marrant quand tu tu t’énerves… rétorqua-t-il amusé… Tu perds 10 ans d‘un coup !

Je le regardai à nouveau du coin de l’œil.

- Enlève ton t-shirt ! Lui demandais-je d’un ton déterminé.
- Quoi ?
- Enlève ton t-shirt !
- Pourquoi ?
- Je vais t’expliquer ce que j’ai ressenti pendant cet instant…
- N’importe quoi, t’as fumé ce soir, c’est pas possible…

Sans attendre, je commençais à enlever le mien.

- Tu fais quoi ? Me grommela-t-il.
- Je fais pareil… Met toi debout face à moi !

Il se mit debout mais, bien sûr, sans rien enlever. Pas par pudeur, on se connaissait depuis suffisamment longtemps pour qu’il s’en fiche, mais par flemme.

- Allez !! Fis-je en lui ôtant moi-même le vêtement.

Il était franchement mignon quand il prenait son air renfrogné. Son torse fin était parfois tacheté de rousseurs, et légèrement mate. Il savait que j‘aimais le mater. Il avait à la fois ce côté ange blond (surnom que je lui donnais) et cette puissance juvénile si caractéristique des garçons de 20 ans.

J’éteignais ensuite la lumière principale de la pièce pour créer une ambiance plus intime. Il me regardait le sourcil droit levé, comme pour montrer son incrédulité face à cette situation.

- Mets tes mains le long du corps et ferme les yeux.
- Les enfants, tout va bien ? Questionna une voie agressive de femme à l’extérieure de la pièce.
- C’est ma mère, fit-il en restant faussement stoïque.
- Je sais. Dis lui « oui ».
- Oui !

Elle était déjà partie.

- Vas-y mets tes mains le long du corps et ferme les yeux, luis dis-je en accompagnant son mouvement de mes mains.
- Et…
- Chht, tais-toi et oublie moi totalement, c’est très important, essaye simplement de ressentir ma présence physique… murmurais-je.

Le silence dura trente secondes. Autant dire une éternité pour deux garçons de 18 ans dans une même pièce. On n’entendait que la pluie qui s’écoulait doucement dans les gouttières de la cours. Trente secondes pendant lesquels il se remémora ce que je lui avais dis : « Pendant l’espace d’une seconde, j’ai imaginé enlacer l’être aimé ».

Je me suis rapproché de lui. Nos deux torses se sont touchés. J’ai simplement mis mes bras autour de son cou. Il m’a suivi en mettant les siens autour de mon ventre. J’ai posé ma tête. J’imaginais à cet instant que nous pouvions être ensemble et nous aimé physiquement. Il a posé sa tête sur mon épaule. J’ai senti sa main parcourir le dos inconnu qu’il découvrait. Ce n‘était pas moi qu‘il enlassait, mais un corps de garçon qui l‘apprivoisait. Il savait à cet instant ce que j’avais ressenti. Il me repoussa alors violemment.

- M… Merde, fit-il les yeux remplis de peur.
- Quoi ? Fis-je également un peu apeuré
- Comment t’as fait ça ?
- Fais quoi ?
- Je crois que j’ai ressenti un truc… pour toi…
- Je t’ai juste… montré…
- Mais je suis pas homo… Enfin, je crois pas !…Merde…
- C’est pas la question, tu as juste ressenti un truc que j’ai provoqué…
- Tu me pousses à être homo ou quoi ?? M’accusa-t-il avec colère.
- Désolé j’aurai pas dû… Je pensais pas…
- Putain… grommela-t-il en se grattant la tête comme perdu…
- Mais… T’as pas aimé… ?
- Ben… Si… Mais je veux pas être homo.
- C’est pas un label de toute façon ! M’emportais-je. Oublie ce genre de truc, oublie les références sociales, c‘est pas le sujet… Tu m’aurais fait la même chose avec une nana, je pense que j’aurai réagi pareil…

Il m’écoutait à moitié. Il était comme perdu dans ses pensées, dépassé par ce qu’il venait de ressentir. Au contraire, je savais bien ce qu’il ressentait mais j’avoue que je n’avais pas voulu le pousser jusque là.

- C’était agréable mais… super angoissant… en fait, on est tous bi.

Il y eut un silence. Cette dernière phrase qu’il venait de dire, et que beaucoup de gens disent assez naturellement, je n’aurai jamais pensé qu’il la pronancerait un jour. Trop « mono-bloc ». C’était à mon tour de le regarder avec un œil étonné. Il renchérit :

- Et moi, comment tu me trouves ?
- Su-per-ban-dant, lui répondis-je en trouvant la solution à cette situation que je ne contrôlais plus vraiment.
- Pouah, éclata-t-il de rire en me repoussant une fois de plus mais plus amicalement. Tu me dégoûtes !

Je me contentais de lui sourire, en ayant la certitude de lui avoir montré un petit bout de l’amour, celui qu‘on dit universel. Il allait sans doute rapidement oublier et retrouver sa rassurante Game Boy. Mais qu’importe, je lui aurai montré.

- Publié dans : UNIVERS
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