Pitch : Monsieur Madeleine possède un petit bonheur que bien peu de personnes peuvent comprendre et qu'il cache. Monsieur Madeleine sait donc aussi être heureux.
1 INT - NUIT - Siège social d'InterZip
Dans une grande salle de réunion située au sommet d'une tour, une trentaine d'individus en cols blancs sont assis autour d'une longue table rectangulaire. Au bout de la table, on aperçoit un petit homme chauve à la mine sévère d'environ soixante-dix ans, vers lequel tous les regards sont tournés.
L'homme (d'un air satisfait et hautain)
Une fois encore je vous remercie d'avoir été des nôtres jusqu'à cette heure tardive de la soirée, sachez que c'est grâce à ce genre d'effort que notre société est devenue le numéro un de la fermeture éclaire dans le monde. Nous pouvons en être fier.
A ce dernier mot, l'ensemble des collaborateurs autour de la table applaudit dans une même cadence, puis s'arrête net au signe de la main du petit homme.
L'homme (tournant d'abord la tête à droite puis à gauche)
Messieurs, je vous remercie.
Les individus se lèvent dans un même mouvement, placent leurs sacoches respectives sur la table et tirent simultanément les fermetures éclaires de celles-ci, créant par la même un bruit étrange.
L'homme, lui, reste assis, immobile et imperturbable, jusqu'à ce que tous les collaborateurs sortent. Puis une femme d'un certain âge munie d'un dossier se penche vers lui.
La jeune femme
Monsieur Madeleine, vous n'avez plus besoin de moi ?
L'homme sans la regarder, fait un geste sec de la main lui intimant d'évacuer les lieux, ce qu'elle fait.
Monsieur Madeleine, enfin seul, se lève et sort de la salle de réunion.
2 INT - NUIT - Entrée de l'appartement de Monsieur Madeleine
Portant un imperméable, Monsieur Madeleine rentre chez lui, ferme les trois verrous de sa porte d'entrée, la mine toujours sévère. Après avoir remis les clés de la maison sur le porte-clés mural, il enlève consciencieusement son imperméable et sa veste et les place sur le porte-manteaux de l'entrée, puis enlève ses gants et les range dans le tiroir d'une petite table.
3 INT - NUIT - Salle à manger de Monsieur Madeleine
La salle à manger de Monsieur Madeleine, de style Louis XV, est aussi froide que spacieuse. Au bout d'une longue table en chêne, Monsieur Madeleine est assis devant une assiette pleine et deux verres en cristal respectivement rempli d'eau et de vin. Parfaitement immobile, son regard fixe le vide.
4 INT - NUIT - Salon de Monsieur Madeleine
Le salon de Monsieur Madeleine est également de style XV. Assis au milieu de son canapé, il lit " Madame Bovary " de Flaubert. Ses yeux fixant le livre sur ces genoux sont presque fermés. La radio émet les programmes de France-Info, et plus particulièrement le programme de la bourse de Jean-Pierre Gaillard.
5 INT - NUIT - Salle de bain de Monsieur Madeleine
En peignoir, Monsieur Madeleine se lave les dents. Il crache une fois puis continue. Il crache une seconde fois puis met la brosse à dents dans le verre. Le vieil homme se regarde dans le miroir et se réajuste un peu machinalement le peu de cheveux qu'il lui reste.
6 INT - NUIT - Chambre de Monsieur Madeleine
L'homme en peignoir est face à la grande glace de sa chambre. On distingue la tête d'un cerf empaillé sur l'un des murs et une petite table ronde surmontée d'une nappe en dentelles au bout du lit. La pièce est sombre et vaste. L'homme se dirige vers une grande armoire normande, l'ouvre, prend des vêtements qui s'avèrent être ceux de femme. Il place consciencieusement les vêtements sur le lit et termine en sortant du placard une paire de chaussures à talons. Devant le miroir, il prend une première robe rouge qu'il place sur son corps. Il se regarde, réfléchit en tournant un peu la tête puis repose la robe sur le lit. Puis il prend une seconde robe claire discrètement fleurie, composée de nombreuses dentelles et de deux épaulettes bouffantes. De la même façon, il place la robe contre lui, réfléchit, sourit, et repose la robe.
Il se replace enfin devant le miroir, enlève son peignoir et commence à déboutonner sa chemise.
7 PANCARTE NOIRE
"Afin de respecter la pudeur du personnage qui vous est présenté, la séquence qui aurait dû vous être exposée ici a été supprimée. L'unique coupable est l'auteur. Veillez à réserver vos éventuelles réclamations à ce dernier et non à la production. Merci."
8 INT - NUIT - Chambre de Monsieur Madeleine
Ouverture au noir.
Un tourne-disque ancien passe la chanson "Ma chère et tendre" d'Henri Salvador.
L'homme prend paisiblement le thé sur la petite table située au bout de son lit. Il porte la robe en dentelles qu'il avait sortie de l'armoire, ainsi qu'un grand chapeau blanc à fleurs et de petites lunettes de lectures de femmes. Son visage est maquillé sans que cela ne soit trop apparent. Dans sa main droite, l'homme tient un " Paris Match ", dans sa main gauche, il dispose de sa tasse de thé en argent. Un petit sourire en coin, l'homme lit avec plaisir le journal, puis il porte la tasse de thé à ses lèvres, le petit doigt consciencieusement levé. Il se replonge ensuite dans sa lecture. Le tic-tac de l'horloge de la chambre se fait entendre.
Après quelques instants, l'homme pose sa tasse et son journal à côté de quelques biscuits sur la tablette à thé. Il se lève et revient devant le grand miroir. Il se regarde avec un réel plaisir, sans le moindre complexe. Pour la première fois, il semble épanouie, se tourne, se réajuste.
Sa tête se tourne subitement vers le mannequin en tissu situé dans un coin de la pièce, comme si ce dernier l'avait appelé. L'homme s'en approche.
Monsieur Madeleine (surpris)
Pardon Monsieur ?
Mais bien sûr que je vous accorde cette danse
L'homme agrippe le mannequin et commence une lente valse avec celui-ci.
Monsieur Madeleine (s'adressant au mannequin en tissu)
Alors comme ça, vous êtes mannequin ?
Bercé par la voie d'Henri Salvador, l'homme sourit toujours et semble apprécier ce jeu étrange.
9 INT - NUIT - Chambre de Monsieur Madeleine
Monsieur Madeleine dort paisiblement dans son grand lit, ses deux bras sont le long de son corps. Son visage semble rempli de plénitude. On entend le tic-tac de l'horloge de la chambre.
FIN
1 EXT JOUR
Deux garçonnets torses-nus de 7-8 ans chahutent dans un pré situé au pied des montagnes alpines. Leurs chaussures foulent allégrement l'herbe verte et abondante qui tapisse le sol. Soudain l'un d'eux aperçoit quelque chose à terre. Il se précipite de tout son long sur l'herbe, bientôt rejoint par son camarade. Deux immenses visages angéliques, scrutant avec des yeux écarquillés le spectacle qui s'offre à eux, nous font face.
Le visage de gauche (émerveillé par le spectacle)
Oooooh ! T'as vu !?!
Le visage de droite
Ouah ! Qu'est-ce que c'est ?
Le visage de gauche
On dirait un trou
Les deux garçonnets se regardent en fronçant les sourcils puis scrutent à nouveau l'étrange spectacle.
Le visage de droite (inquiet)
Il est bizarre
Il est tout fin
Y a quoi dedans ?
Le visage de gauche (le garçonnet approche son doigt)
On dirait qu'il y a un petit
bouton rouge !!
Le visage de droite (inquiet, murmurant à peine)
Fais gaffe, on dirait même que c'est rempli de petits boutons rouges
Le doigt de l'enfant se rapproche
Si près de l'objectif que les visages
disparaissent. Au même moment, un bruit d'aspiration aussi court que violent se fait entendre et l'écran devient entièrement noir.
Silence . Bientôt rompu par le bruit de gouttes d'eau qui claquent sur un sol humide.
2 INT SOIR Entrepôt
Ouverture au noir.
Un énorme entrepôt rectangulaire désaffecté laisse à peine traverser quelques rayons de lumière au travers de ses vitres envahies de crasses. Des gouttes d'eau tombent un peu partout, créant ça et là de vastes flaques. Un bruit sourd d'aération rend l'atmosphère encore plus pesante.
Au milieu de ce gigantesque endroit se trouve un grand lit rectangulaire dont le dessus est rouge. A l'opposé, dans un coin de l'entrepôt, trois fillettes coiffées jouent à la corde à sauter dans un parfait silence. Elles portent de longues robes roses en dentelles.
Le lit possède une charpente en bois sculpté qui semble très solide. Un homme très âgé y est paisiblement couché sur le dos, ses bras sont le long de son corps. Il regarde fixement face à lui. Son visage est très ridé. Ses yeux sont noirs.
Le vieil homme (parlant lentement)
Finalement, cette vie aura été bien étrange. J'ai eu trois délicieux enfants, une femme merveilleuse, j'ai vécu des épreuves et des bonheurs, mais j'en suis resté à la même méconnaissance de ce qui m'a été donné
Même aujourd'hui, rien ne semble avoir changé
Mon bilan est-il positif
ou négatif
qu'importe
J'ai été vivant
Les yeux fatigués de l'homme se ferment. A cet instant, une comptine fredonnée par des fillettes brise le silence. D'abord récitée doucement, celle-ci est de plus en plus fortement déclamée. De la même façon, le bruit de l'aération que l'on entendait jusque là devient de plus en plus fort.
3 INT MATIN Chambre
Un adolescent torse-nu se réveille brusquement en se redressant sur son lit. Sa respiration rapide et appuyée semble indiquer qu'il a fait un cauchemar. Ses sourcils se froncent presque instantanément : l'adolescent contrarié baisse la tête vers son entrejambe.
L'adolescent
Et merde
Il prend un mouchoir en papier sur la table de nuit et s'essuie le bas ventre. Puis il jette le mouchoir dans une corbeille à la façon d'un basketteur. La chambre de l'adolescent est parfaitement désordonnée. En un instant, celui-ci sort de son lit, enfile un jean et un T-shirt et en sort.
4 INT MATIN Appartement
L'adolescent traverse un couloir et arrive dans un salon sombre meublé façon IKEA. Au milieu de la pièce se trouve un cercueil vide fixé sur un porteur mécanique à environ un mètre vingt du sol. Le long du cercueil se trouvent, tous habillés en noir, un homme de 45-50 ans, une femme du même âge et une fillette d'une dizaine d'années. Tous baissent les yeux vers le cercueil.
L'homme voyant arriver l'adolescent relève les yeux.
L'homme (d'un ton amical)
On y va, mon grand ?
L'adolescent (souriant, assez confiant)
Ok.
L'adolescent s'installe dans le cercueil. Il est désormais couché les bras le long du corps. Le plafond rose du living apparaît au-dessus de lui. Les mains des trois individus placent le couvercle sur le cercueil, faisant progressivement disparaître le plafond, et plongeant ainsi l'adolescent dans un noir absolu.
Noir.
Plusieurs respirations profondes se font entendre couvertes par quelques rapides coups de marteaux. Puis trois coups beaucoup plus sourds.
5 EXT SOIR Terrain vague
La tête rouillée d'une grosse pelle s'écrase fortement et à plusieurs reprises sur un long tas de terre d'une vingtaine de centimètres de haut. C'est un homme sale d'une soixantaine d'années, une vieille cigarette à la bouche, qui agite l'outil.
L'homme (prenant une bouffée de cigarette)
En v'là un qui nous embêtera p'us !
À côté de lui, une jeune femme au regard vide fixe la motte de terre.
La femme
Tu crois qu'il va mettre longtemps à mourir là-dessous ?
L'homme (regardant la femme avec un air de profond mépris)
Pfff
L'homme (scrutant alors le tas de terre avec un sourire sadique)
Cela va certainement être long et douloureux
La peur va d'abord lui faire perdre son raisonnement logique
Il va multiplier les gestes brusques inutiles
au point de sa blesser un peu partout
Puis, après avoir longuement paniqué, il va ressentir une sorte de découragement résigné
Il va ensuite perdre complètement pieds avec la réalité toujours à cause du manque d'air
Il oubliera peu à peu où il est
Et il succombera alors lentement dans un pénible désespoir
La femme (froide, mâchant grossièrement un chewing-gum)
Ben merde
C'est horrible
L'homme s'approche alors de la femme, l'enlace bestialement.
L'homme
J'ai envie de te sauter, mon petit trou !
La femme (éclatant de rire vulgairement)
Tu réfléchis vraiment avec ta queue !
L'homme (grognant)
Oui, oui, oui !
L'homme lève la courte jupe de la femme et lui baisse sa culotte. Ses formes ne sont pas jolies. Il sort alors son sexe. Dans l'excitation et la violence du geste, les deux amants se déséquilibrent tout en restant debout. La femme éclate de rire. Ils semblent ne pas se rendre compte qu'ils se trouvent désormais sur la motte de terre, puis commencent à faire l'amour bestialement. Leurs pieds nus sont largement enfoncés dans la terre. Des gémissements se font entendre. Puis un gémissement plus fort.
6 INT SOIR Chambre
Dans une chambre spacieuse et richement meublée se trouve un grand lit rouge dont le dossier est arrondi. Un couple entièrement nu d'une trentaine d'années y est allongé. Les courbes des deux corps sont parfaites. La femme enlace de son bras le ventre de son amant, l'homme est sur le côté, il regarde le visage endormi de la femme. Sa tête est couchée sur l'oreiller. Il est paisible mais semble pensif.
L'homme (murmurant)
Ma chérie ?
La femme (ouvrant doucement les yeux vers l'homme)
Oui
L'homme
Tu ne doutes jamais
de nous ?
La femme (confiante)
Si
Tu le sais
Silence.
L'homme passe délicatement sa main dans les cheveux de la femme. Il semble songeur. Une larme coule le long de son visage impassible.
La femme (regardant le visage de l'homme)
chut
Le visage de la femme se rapproche, sa bouche embrasse la joue de l'homme à l'endroit de la larme.
La femme (lui susurrant à l'oreille)
Je t'aime mon cur
L'homme (enlaçant la femme)
Moi aussi ma puce
Les deux amants s'endorment un peu plus proche l'un de l'autre. Dehors, la pluie tombe dans la nuit.
7 EXT JOUR Moyenne montagne
Il fait un grand soleil au cur des montagnes alpines. Un jeune homme d'une vingtaine d'années gravit non sans effort un sentier assez raide. Il est suivi par un couple d'une petite quarantaine d'années, qui est encore plus essoufflé. Les sacs à dos semblent lourds.
Le jeune homme (se tournant vers son ami)
Qu'est ce qui nous sépare à ton avis ?
L'homme du couple (surpris)
Je sais pas
Rien !
Le jeune homme
Rien ? Je suis seul comme un idiot, tu es en couple ! Ce n'est pas rien !
L'homme du couple
Ah, non mon vieux, ça ça nous sépare pas, ça nous différencie !
Le jeune homme
Ouais, toi tu es heureux, moi je suis seul comme un con
L'homme du couple
Je sais pas si tu es moins heureux que moi, mais en tout cas, ta solitude te rend effectivement très bête
Le jeune homme
Pourquoi tu dis ça ?
L'homme du couple (souriant)
Parce que tu crois que nous, en formant un couple, on a instantanément accès au bonheur, comme si c'était un passe droit
? Tu compares l'incomparable, mon vieux
Je trouve ça un peu
simpliste ! Ca se voit que tu n'as pas beaucoup d'expérience
Le jeune homme (sur un ton plaintif)
J'ai même jamais eu de relations sérieuses
L'homme du couple
Oui, je sais, on en a déjà parlé ! Et je t'ai répondu que consacrer une vie entière à un être valait bien qu'on investisse un peu de recherche ! Fais ton chemin
Cultive ton jardin comme dirait l'autre, et j'ajouterai, sois heureux de le cultiver !
Le jeune homme
Et si je me retrouve à la fin de ma vie seul et sans enfant ? Tu imagines la sensation juste avant de mourir ?
La femme du couple (lui souriant affectueusement)
Tu es mignon
Le jeune homme (attristé par la réflexion)
Ouais c'est ça "Je ne voudrais pas dire du mal mais il est gentil
"
Les trois jeunes gens arrivent au bout du sentier qui se trouve être le sommet d'une montagne. Ils découvrent avec émerveillement, mais non sans fatigue, les immenses chaînes de montagnes alpines qui se déroulent sous leurs yeux. Les deux garçons sont côte à côte, le couple se tient la main.
L'homme du couple (s'adressant au jeune homme)
Tu penses à quoi là ?
Le jeune homme (ébailli devant l'horizon de montagnes)
Je trouve ça fabuleux ! Juste
Fabuleux !
L'homme du couple
Tu comprends mieux ?
Le jeune homme (songeur, le regard perdu dans l'immense horizon)
Ouais.
L'homme du couple
Et ouais
!
Le jeune homme
C'est si simple
L'homme du couple (amusé)
La prochaine fois on fera un 4000, on verra si tu trouves ça simple
Le jeune homme (inquiet, regardant son ami)
Les trois individus défont leurs sacs et s'allongent sur le petit terre-plein pour prendre le soleil. L'immense horizon des montagnes se dessine face à eux.
FIN
1 NOIR
Onze coups de bâton théâtraux rapides se font entendre. Puis deux coups de bâton plus lents suivis d'un troisième qui semble percer un plancher.
Voix off (se rendant compte de la "gaffe")
Et merde
!
Silence puis ouverture au noir.
2 EXT Jour - Paris, rue chic
Souriante, une belle femme marche dans la rue d'un pas sûr, rythmé par la musique "Brazil". Chemisier gris plongeant type "Business Woman", bouche pulpeuse, longues jambes à peine dissimulées sous une jupe, regard perçant derrière des lunettes aux montures noires effilées. Tout en marchant, la femme regarde furtivement l'objectif puis continue son chemin. Elle entre dans un cinéma.
3 INT Jour - Cinéma
Toujours accompagnée de la musique de "Brazil", la femme traverse le hall du cinéma tout sourire.
4 INT Jour - Salle Cinéma
Elle entre dans une salle de cinéma peu éclairée. Les sièges sont rouges.
Elle s'assoit à une place du fond puis fixe face à elle l'objectif qui la filme. La musique de "Brazil" s'arrête en un bruit violent de disque rayé. Silence.
La femme sourit, puis le sourire devient progressivement forcé et mécanique. Elle regarde à droite, puis à gauche, puis vers l'objectif.
La femme (se réajustant ses lunettes)
Et maintenant ?
Son regard continue de fixer l'objectif qui la filme elle, ainsi que quelques sièges autour d'elle. La femme arrête de sourire et commence à froncer les sourcils.
La femme (exaspérée)
Tu ne m'as pas fait venir ici pour rien, j'espère ? C'était techniquement superbe cette arrivée où tu me fixais comme si j'étais une extra-terrestre mais là, mon grand
Il faut agir.
Silence. La femme baisse subrepticement les yeux puis regarde à nouveau l'objectif.
La femme (dépitée)
Tu me fais rire, c'est toujours pareil avec toi... Tu viens, tu te poses en attendant que quelque chose se passe, et puis tu n'assumes pas. Tu t'attends à quoi entre nous ? Je te préviens, si tu me réclames un début et un milieu, tu n'auras qu'une fin, ce n'est pas ce que tu recherches ?
Elle éclate de rire, un rire d'extraversion. Puis reprend son calme.
La femme
Ca fait combien de fois qu'on se croise, qu'on se donne ces rendez-vous anonymes comme si on avait honte
? Toi, toujours caché dans le noir, moi dans la lumière
Comme si nous étions chacun dans deux mondes différents
Pourtant nous sommes ensemble, comme deux êtres ne le seront sans doute jamais
Silence.
La femme
Mais au fond
Tu comprends ce qui se produit à cet instant précis ou nous sommes ensemble ? Je suis sûr que tu essayes
Mais autant vider la mer avec un sot d'eau
C'est notre schizophrénie qui nous perdra
Deux cerveaux en parfaite adéquation, ça n'existe pas, mettons-nous au moins ça dans la tête.
Alors parfois, en désespoir de cause, tu éteins ton esprit Au point que je me contente misérablement de t'offrir du vent, du vide, de la poudre aux yeux, qui t'hypnotise comme on hypnotise un serpent pour mieux l'attraper, le vider et vendre sa peau
Silence La femme se met à sourire légèrement mais affectueusement en fixant la caméra.
La femme
Tu es innocent, c'est bien la seule chose qui te sauvera
Tiens, pour une fois, viens à côté de moi
Et, s'il te plait, arrêtes de t'occuper de ta bobine
La femme se lève, s'approche de l'écran où se situe l'objectif, puis prend la caméra qui la filmait jusque-là. Des secousses apparaissent à l'image au rythme de ses manipulations. On distingue alors vaguement quelques sièges. Puis la caméra stabilise à nouveau son image. Elle se filme elle-même, comme si l'écran du cinéma était un miroir. La femme se trouve à côté d'elle, toujours entourée des mêmes sièges.
La femme
Tu préfères sans doute cette position. Pourtant, tu vois, rien n'a changé. Nous ne faisons de toute façon qu'un
Maintenant que nous sommes physiquement ensemble, je te préviens, ce n'est pas moi qui vais parler la première.
Silence. La femme regarde malicieusement face à elle. Elle se tourne vers la caméra située à côté d'elle.
La femme
Alors ?
Elle regarde face à elle.
La femme
Alors ?
Long silence.
La femme
Bon, je n'arrive toujours pas à te convaincre. On va essayer ensemble
Tu attends quoi de notre relation ? Que je t'expose platement mon point de vue et que tu l'accueilles avec ton petit esprit critique, ta petite histoire, tes expériences personnelles et tes petits blocages psychologiques
? Et puis une fois le bout du ruban atteint, que l'on passe à autre chose jusqu'à recommencer ce petit, que dis-je, ce minuscule cinéma la projection suivante ? Tu ne crois pas que c'est un manège un peu facile qui n'a que trop duré
Je te fais trop confiance pour que l'on continue comme ça
Tiens regardes à quoi ça nous mènerait
La femme se penche sur la caméra et fait un zoom sur l'objectif. Un zoom si profond qu'un noir apparaît.
Long silence.
La femme
Tu vois
Un noir profond, sinistre, éternelle
A toi, à moi, à toi, à moi
Tout ça pour arriver à un indicible néant
La femme (chuchotant)
Comprends-moi. Quand je te parle, je ne m'attends à ce que tu t'arrêtes sur des pensées à jamais gravées dans le marbre. La seule chose que je souhaite, c'est que nous arrivions ensemble à ressentir quelque chose
Quelque chose d'infini ! N'oublie pas que je ne suis rien sans toi, rien qu'une forme grise qui défile sur un rouleau perforé. Tu es la seule personne qui puisse donner vie à notre monde.
Silence.
La femme (chuchotant toujours)
Tiens, regarde, je t'entends penser
"Et les autres ?"
Eh bien les autres, on les oublie ! Au moins le temps de notre amour ! Les autres ne sont là que pour nous abreuver de leurs leçons toutes relatives, dans l'unique objectif de remplir le misérable vide qui envahit leurs vies
Ils sont méprisables aux yeux de ce que nous ressentons maintenant ensemble, rends-toi compte que ce ne seront jamais que de simples parasites à nos yeux
au mieux de simples moyens
Alors que tu es l'unique fin que j'envisage de donner à cette uvre !
Le noir disparaît grâce au zoom arrière effectué par la femme. Celle-ci réapparaît progressivement avec la caméra à côté d'elle.
La femme
Je vais te dire ce que j'attends de nous : que l'on déshabille notre âme et que l'on ose se montrer nus l'un à l'autre chaque fois que la lumière apparaît
Ce n'est pas facile
Mais essayons !
La femme se tourne vers la caméra et adopte un comportement amoureux. Elle jette alternativement des coups d'il face à elle et face à la caméra. Ses doigts caressent l'objectif de la caméra au point de faire un lent zoom avant sur elle et la caméra, puis sur son corps, et enfin sur sa bouche pulpeuse.
La femme (murmurant de plaisir)
Comprenons-nous
Éprouvons quelque chose de sensuel, de sexuel, de reproductif
Rien ne nous sépare, regarde, tu es juste là pendue à mes désirs, pendu à tes désirs
La réalité n'est pas représentée
Jamais
La réalité est là face à nous
à moi
à toi
Tel un unique il dont les larmes séminales envahissent notre âme
Un goût de sel, de sucre, rien qu'un battement de cur commun, commun l'espace d'un instant
La femme refait un lent zoom arrière. Elle réapparaît avec à côté d'elle la caméra.
La femme (reprenant ses esprits)
Tu as compris
Je tente une chose qui va certainement t'effrayer
N'oublie pas que nous resterons toujours ensemble, toi et moi
La femme prend la caméra. Quelques secousses se font sentir. Elle tourne lentement la caméra vers son visage. Celui-ci est souriant, son regard sensuel. Elle zoome sur la partie droite de son visage, puis progressivement sur l'il et la pupille de son il. Au point que l'image devient entièrement noire.
5 Montage de différents plans muets très courts
Un couple nu fait l'amour dans une chambre. Un camp de concentration exhibe des juifs rachitiques. Un os envoyé au loin. Un avion s'effondre sur une des Twin Towers.
Un ordinateur allumé et une fenêtre dont les volets sont fermés. Un nouveau-né sortant du ventre de sa mère. Des spectateurs de théâtres qui applaudissent.
Un homme chic des années trente qui désapprouve. Un euro sur une table.
Un carton noir : "Trois mois plus tard". Un homme mort. Une bouche disant lentement : "Si l'on mangeait mieux, on vivrait mieux". Le désert.
Des spectateurs de théâtre qui applaudissent. Un gros plan sur une petite boule en verre contenant le décor d'un chalet enneigé.
6 INT JOUR - Salle de Cinéma
Les quelques sièges rouges de la salle de cinéma accueillent désormais de petites caméras fixées sur des trépieds, pointant toutes en direction de l'objectif qui les filme.
Noir.
FIN
Pitch : Arrivé dans la villa familiale, un jeune homme redécouvre comme chaque année un débarras rempli de souvenirs du passé. Cette histoire est inspirée de faits réels.
1 EXT JOUR - Rue d'un village des Alpes de Hautes Provence
Tout est calme dans la rue de ce village bas-alpin. Une citroën BX immatriculée 75, chargée de bagages, pénètre dans la ruelle puis s'arrête devant le portail jaune d'une grande villa rectangulaire de trois étages. La façade blanc-cassée de la maison se dresse frontalement au bord de la rue, entourée d'autres villas et petits immeubles de tailles diverses.
Un jeune homme de 19 ans sort par la porte arrière du véhicule. Il est vêtu d'un T-shirt, d'un jean et d'une paire de baskets. Il porte un bracelet de tissu arc-en-ciel au poignet droit. Le garçon s'étire puis enlève les écouteurs de ses oreilles. Il regarde un instant le soleil qui tape fortement. Au même moment, un enfant de 7-8 ans sort brusquement de la voiture, ouvre le portail et cavale dans le jardin de la maison.
L'enfant (courant, un trousseau de clés à la main)
Enfin !!!
Le jeune homme regarde filer le garçon. Puis les deux portes avant du véhicule s'ouvrent lentement. La tête d'un homme d'une cinquantaine d'années apparaît.
L'homme (s'adressant au jeune homme)
Quelle chaleur hein
! Bon mon grand, on va ouvrir la maison
Dans une petite demi-heure, on videra la voiture, soit là
Le jeune homme (impassible)
Ca marche
Le jeune homme s'éloigne nonchalamment de la voiture et entrouvre le portail. L'entrée du jardin de la villa, couverte de gravier, est entourée de deux grandes façades : celle de la villa et celle, encore plus haute, de l'immeuble voisin. Au loin, au fond d'un triste jardin alpin, on aperçoit une petite bâtisse ancienne dont la façade est abîmée. Derrière cette bâtisse se trouve une route rehaussée où de gigantesques camions de marchandises passent à intervalles réguliers. Derrière cette départementale, les montagnes se dressent au loin.
2 EXT JOUR - Jardin de la villa
Le jeune homme pénètre dans le jardin de la maison. Celui-ci est constitué de deux prés verts au milieu desquels passe un chemin, les deux prés sont entourés de vieux arbres fruitiers qui ont bien du mal à passer les rigoureux hivers alpins.
Le garçon traverse l'un des prés pour rejoindre progressivement l'entrée de la petite bâtisse située au pied de la grande route. En chemin, il s'arrête devant l'un des sapins situé au coin d'un pré, il relève un instant la tête puis continue sa route.
Il arrive à gauche de la bâtisse, là où se situe l'entrée qui s'avère être une fragile porte en bois dévastée et craquelée par les années. Une grosse clé rouillée est sur la porte.
La voix chaleureuse et accentuée d'une femme âgée originaire du pays
Bonjour ! Comment va ?
Le jeune homme se retourne un peu surpris. De l'autre côté du grillage du jardin se trouve une dame très âgée, souriante, baissée sur son potager.
Le jeune homme (souriant)
Bonjour Madame Signoret ! Ca va et vous ?
Il se rapproche du grillage.
La voisine (chaleureuse)
Ca va, ça va, ça irait mieux sans cette maudite route
enfin !
Un camion passe bruyamment.
Le jeune homme (résigné)
Elle ne nous a pas pris notre cabane, c'est déjà ça !
La voisine (d'un sourire complice)
La volière ? Tes grands-parents appelaient ça la volière à cause des oiseaux qui nichent sous le toit ! Ah gamins, qu'est ce que vous avez fait comme nouba dans cette volière, vous, vos parents, et même vos grands-parents !
Le garçon sourit, un peu gêné. Un camion passe bruyamment.
La voisine
Au début du siècle, avant même la construction de la villa, elle appartenait à un artiste peintre qui vivait toute l'année avec un poêle ! Uniquement un poêle, tu te rends compte l'hiver ! Et puis
Les parents de tes grands-parents ont fait construire, il avait déjà pris le large alors
Ils l'ont récupérée !
Écoutant affectueusement, le garçon semble connaître l'histoire.
Le jeune homme
Je vais faire l'état des lieux, je vais peut-être retrouver une toile !
La voisine (accentuant le fait de ne pas vouloir gêner le garçon)
Alors, comme chaque année, je te laisse
Le jeune homme se retourne vers la vieille porte en bois. La peinture y est craquelée, un simple coup de pied semblerait pouvoir sérieusement l'endommager. Son poignet s'approche de la clé insérée dans la serrure, l'agrippe, et commence à la tourner. Après un petit blocage et un effort, le jeune homme arrive à faire un tour complet de clé, puis un second. La porte s'ouvre en raclant le sol. Cinq ou six hirondelles s'envolent par l'ouverture du toit de la bâtisse. Un camion passe bruyamment.
3 INT JOUR - Volière du jardin de la villa
Le jeune homme fait un pas dans la poussiéreuse volière. Il s'arrête un instant et prend une respiration. Derrière lui, à l'extérieur de la bâtisse dans le jardin d'à côté, la vieille voisine semble avoir disparu.
La volière est pleine de vieilleries qui font penser qu'on est dans un débarras : une table en bois abîmée, une poussiéreuse tondeuse à fil, une table de jardin en métal blanc, un banc en bois vert kaki dont l'un des pieds est cassé. Le garçon semblant jouir de l'instant fait quelque pas dans le petit espace. Il tire le tiroir de la table en bois et sort un plateau du jeu de l'oie qui semble très ancien. Il le regarde, puis s'en désintéresse, davantage attiré par le vieux piano à moitié protégé par une couverture. Il ôte la couverture faisant jaillir de la poussière puis ouvre le battant qui protège les touches. Concentré sur ses doigts, il se met à jouer de façon hésitante les premières notes de la "Lettre à Élise". A travers l'une des deux fenêtres crasseuses qui donnent sur le jardin, on aperçoit au loin plusieurs personnes habillées comme au début du siècle et qui semblent discuter autour de la table de jardin. Le doigt du jeune homme hésite plus longuement, puis une fausse note Le garçon se lève. Le coin de jardin semble à nouveau vide.
Il s'approche ensuite du vieux poêle au fond de la pièce. Il soulève le dessus, apparaissent alors au milieu d'une épaisse couche de cendre quelques bouts de pétards, morceaux de papier de couleurs, pommes de pain calcinées et autres feuilles mortes. Le garçon sort de sa poche une carte postale froissée sur lequel on découvre un tableau représentant un paysage de montagnes. Il sort un briquet et la brûle entre ses doigts. La flamme s'accroît doucement mais sûrement. Au dos de la carte est inscrit en lettres manuscrites "J'espère qu'on restera amis, Céline".
Le jeune homme (soufflant puis lâchant le petit bout de carton)
Oooups
merde
La carte finit de se calciner par terre, sous la chaussure du garçon. Ce dernier regarde à gauche puis à droite.
Il ouvre alors grand les deux fenêtres de la bâtisse donnant sur le jardin et la villa. A ce moment, il aperçoit son père au premier étage de la villa qui ouvre l'un des volets du premier étage.
L'homme (faisant un signe du bras, l'appelant)
Alors mon fils, la volière a bien passé l'hiver ?
Le jeune homme (faisant porté sa voix)
Bien sûr
tu la connais !
Désormais, le soleil éclaire mieux le débarras. Le garçon se retourne vers les murs. D' étranges et immenses personnages en train de danser ont été dessinés au feutre bleu sur deux des murs recouvert de plâtre. Au bas de l'un des personnages est écrit en lettres psychédéliques : "WoodStock 1969". Le garçon sourit.
Sur l'un des murs faisant la largeur de la volière se trouve une suite désordonnée mais colorée de signatures et de prénoms en tout genre "Olivier", "Marie", "Fred", "Arnaud", "Nico" écrits aux gros feutres de couleurs Après s'y être attardé quelques instants, le garçon semble attiré par le placard en bois sculpté fixé au coin de l'un des murs.
Dégageant alors quelques encombrantes vieilleries, il se dirige vers celui-ci et l'ouvre grâce à une clé. Plusieurs albums de famille y sont soigneusement installés sur une étagère. Sur la rangée du dessous, un tas de lettres manuscrites usées par le temps sont entassées. Quelques photos du début du siècle traînent également : un nourrisson dans un landau, trois dames au regard sûr et à la tenue noire très stricte dans une cuisine, un militaire fier de poser en tenue Le jeune homme prend les premières lettres qui se présentent à lui. L'épais papier jauni contraste avec l'encre noir de l'écriture très soignée de l'époque. Le jeune homme parcourt les lettres, au milieu des longs paragraphes, quelques phrases apparaissent, ici : "Mon cur, tout va bien à la villa ", "Rien ne vaut de voir nos enfants jouer ", là : "Nos cousines sont enfin arrivées", " sommes si heureux : Helena a eu un petit Léon "
Il repose ensuite les quelques lettres à même l'étagère, en ayant pris soin de les empiler à peu près correctement. Sa tête se tourne enfin vers le versant intérieur de l'armoire. En un geste, sa main semble pousser une petite applique en bois à peine visible. A l'intérieur se trouve une photo jaunie où on le découvre lui, à quatre ou cinq ans, tout sourire et en culotte courte, accroupi à côté d'un camarade de jeu du même âge qui affiche également la joie sur son visage. Au feutre, deux prénoms inscrits dans une écriture enfantine très maladroite : "Johan + Eric : pour la vie".
Soudain, un ballon de football jaillit dans la pièce, heurtant de plein fouet le battant de l'armoire. Le garçon a juste le temps de replacer la photo dans sa cachette.
Le jeune homme (hurlant un peu énervé, se tournant vers la fenêtre)
Oh ! Ca va pas ?!
L'enfant (inquiet de sa bêtise)
Pardon !
Le jeune homme
Papa et maman t'ont dit de pas jouer au foot face à la cabane !
L'enfant
Ouais mais y a plus rien pour faire les cages !!
Le jeune homme sort de la petite bâtisse. Par l'une des fenêtres de la cabane, on le voit se diriger dans le pré vers le petit garçon.
4 EXT JOUR - Jardin de la villa
Affichant un air méchant cachant mal une grande complicité, le jeune homme porte à bout de bras le trouble-faite.
Le jeune homme
Dis donc, P'tit gamin, t'as envie de retourner à Paris !?
L'enfant (souriant et se débattant)
Naaaan !
Le jeune homme
Je vais t'arracher les yeux moi puisque tu vises si mal, ils te servent à rien du tout !
L'enfant (rigolant toujours et se débattant)
Naaaan ! Je te visai justement !
Le jeune homme (amusé, retenant l'enfant)
Non mais t'as pas honte !
Le jeune homme embrasse le garçon dans le cou tout en essayant de le chatouiller.
L'enfant (éclatant de rire)
Pouah, au viooool !!!
L'enfant arrive à se libérer mais pas pour longtemps, des éclats de rire se font entendre dans un début de lutte fraternelle au milieu du pré.
Des bruits de pas sur le gravier attirent soudain l'attention des deux garçons. Quatre jeunes gens, suivis de deux autres, arrivent dans le jardin.
Un des jeunes garçons
T'arrêtes de martyriser ton frangin !!
Le jeune homme (lui souriant)
Tiens v'là les cousins
Mais c'est pas de ma faute si les parents ont accouché d'un démon !!
Le jeune homme (se tournant vers le petit garçon)
Va prévenir les parents que les cousins sont arrivés.
En un instant, l'enfant court vers le perron de la villa et pénètre dans la maison.
Le jeune homme se relève et s'approche de ses cousins pour les saluer. L'un d'eux ressemble étrangement au petit camarade sur la photo. Le jeune homme lui serre la main, tous deux portent un bracelet couleur arc-en-ciel. Dans le fond du jardin, on aperçoit la volière, ses deux fenêtres sont grandes ouvertes.
Pitch : Une famille excentrique passe une soirée d'hiver tranquille. Quand soudain, les gentils et vieux voisins du dessous sonnent à la porte pour lui offrir des chocolats à l'occasion de Noël. Erreur !
1 INT SOIR - Entrée puis séjour de l'appartement du couple
La façade grise d'un immeuble parisien est parsemée de fenêtres parfois allumées, parfois éteintes. A un étage, on aperçoit un couple de deux personnes âgées : l'homme lit un livre, et la femme, emmitouflée dans un chandail, tricote à côté d'un sapin de Noël.
Juste au-dessus, une autre fenêtre s'ouvre sur un séjour où se trouve une femme assise qui semble figée dans une drôle de position.
En se rapprochant, on s'aperçoit qu'il s'agit d'une femme d'une quarantaine d'années assise sur un divan vert pomme qui discute sur son téléphone portable. Dans l'autre main, elle tient fermement une télécommande qu'elle oriente vers une télévision éteinte. Sa robe, vert-pomme elle aussi, se marie parfaitement avec la couleur du divan.
La femme
eh oui
Oui
bien sûr
eh oui
oui
bien sûr
Soudain, un homme en costume violet d'une quarantaine d'années ouvre la porte de l'entrée de l'appartement et entre. Dans sa main gauche, il tient un ordinateur portable et dans sa main droite un téléphone cellulaire collé à son oreille. L'homme enlève alors son imperméable non sans mal.
L'homme (inquiet, constamment coupé)
Non bien sû
Non mais vous pouvez être certain
Oui
Non, non, non non, bien sûr Monsieur le Directeur
Non
L'homme s'assied à côté de la femme sur le divan, l'ordinateur portable sur les genoux. Chacun suit sa conversation téléphonique.
L'homme (tourmenté)
Je sais que je suis l'un de vos plus mauvais éléments
La femme (approuvant, parlant toujours à son téléphone)
eh oui
L'homme (s'expliquant au téléphone)
J'ai fait de mon mieux pourtant ce mois-ci
La femme (dubitative, parlant toujours à son téléphone)
ah oui ?? Sacrés performances dis-moi
A ce moment, l'homme force la femme à lui céder la télécommande et dresse à son tour le bras vers la télévision, adoptant à son tour une position étrange. Rien ne s'allume.
L'homme (s'expliquant au téléphone)
Vous savez bien que la conjoncture du marché de la litière pour chat est en recul en ce moment et je
La femme (blasée, parlant toujours à son téléphone)
Oh, ne sois pas ridicule une fois de plus
L'homme (concluant)
Non, vous avez raison, j'arrête
En tout cas, je vous souhaite de passer une bonne soirée, Madame la directrice
La femme (blasée, concluant elle aussi)
Oui ben c'est pas grâce à toi que ça risque d'arriver
.
L'homme
Au revoir Madame
La femme (blasée)
C'est ça au revoir
Les deux individus raccrochent.
L'homme (se parlant à lui même)
Sale conne
La femme
(à elle-même) Quel boulet
(Silence, puis d'un ton antipathique, sans regarder l'homme) Pose cette télécommande, on passe à table. Ca va être froid
Les deux individus se lèvent, traversent le salon et la salle à manger et disparaissent dans un couloir. Ils reviennent une seconde après. Chacun porte à la main une assiette sur lequel est déposé un verre. La femme apporte également un plat sur lequel est placée une montagne de pains briochés utilisés pour les hamburgers. Tout est déposé sur la table à manger sur laquelle se trouve aussi un chronomètre mécanique. Les époux prennent place à table. Ils se regardent un instant. Le mari s'apprête à prendre un des pains. La femme le réprime d'un sursaut rageur.
La femme (tendu)
Tu es sûr que nous n'avons rien oublié ?!?
L'homme (inquiet, réfléchissant)
La femme (d'un ton exagérément désespéré)
Notre fils !!!
L'homme
Ah !
(appelant)
Édouard ?
Silence. La femme regarde son mari atterrée. Silence gêné.
L'homme (regardant la femme puis appelant à nouveau d'une voix moins assuré)
Léo ?
Nouveau silence.
L'homme (appelant toujours)
Pierre ?
Fabien ?
André ?
La femme (très inquiète, appelant à son tour)
Stéphane ?
Maxime ?
.
Le couple se regarde très inquiet. Puis semble avoir retrouvé au même moment le prénom.
La femme et l'homme (appelant d'une même voix franche et massive)
Kevin !!!! A table !!!
Quelques instants après, un jeune homme sale et mal rasé de 25-30 ans entre dans la pièce, une hache dans une main, une assiette et un verre dans l'autre. S'aidant de son épaule, il arrive malgré l'encombrement à discuter sur le téléphone. Il s'installe à table.
Le garçon (discutant à l'aide son portable)
Oui
Mais oui
Oh arrête tes conneries, c'est deux blaireaux, tu le sais bien !!
Oui
La femme (d'un ton doucereux)
Kevin, enlève cette hache de la table et mets la par terre s'il te plait
Le garçon s'exécute.
La femme et l'homme se regardent à nouveau. L'homme tente de prendre un pain mais est à nouveau vivement réprimé par sa femme.
La femme
Tu n'as rien oublié ?
L'homme (pas très convaincu de ce qu'il va dire)
Damien ?
La femme (le coupant sèchement)
Enfin, le bénédicité !!
Kevin, coupe ton portable !
Le garçon (à son portable)
Nan, mes parents veulent que je coupe mon portable là
C'est l'heure de la messe (rire gras)
Ouais bien sûr, je te reprends dans deux secondes, attends
Le garçon pose son portable à côté de son assiette. L'homme et la femme croisent les mains et ferment les yeux devant le garçon qui les regarde d'un il vide.
L'homme
Seigneur, malgré le pêché originel que tu as commis, nous te glorifions, te sanctifions et t'adorons. Pardonne aux hommes leurs pêchés car visiblement, ils ne savent pas ce qu'ils font. Je bénis également ce repas qui a été mis entre mes mains par toi le très haut
. Amen. (il termine en faisant le signe de croix au dessus de la montagne de pain, puis bénit sa femme et son fils du même signe).
La femme (satisfaite)
Amen.
Le garçon (voûté, d'un ton désinvolte)
Amen.
Le garçon reprend son portable. Les regards des trois individus se croisent tel un western. Dans un geste soudain et violent, la mère enclenche le chronomètre mécanique placé sur la table et les six mains se jettent sur les pains briochés. A peine quelques secondes plus tard, la femme réappuie sur le chronomètre : les trois individus ont leurs bouches pleines à craquer de brioches. Ils mâchent consciencieusement. Le garçon, le portable collé à l'oreille, se contente de grognement pour répondre à son interlocuteur.
Soudain, on sonne. Les trois individus s'arrêtent net et adoptent chacun une expression horrifiée, déglutissant par la même ce qu'ils avaient dans la bouche.
L'homme (fermement)
Kevin, va ouvrir s'il te plait !
Le garçon (amusé)
Ouais c'est ça parle à ma main !
Le garçon se lève soudain, et s'en va d'où il est venu.
L'homme et la femme se regardent à nouveau. L'homme se lève, traverse le séjour, arrive à l'entrée. Par le juda de la porte, on aperçoit une vieille dame toute souriante, le visage rempli de tendresse (c'en est presque trop ).
La vieille dame
C'est Madame Douceur, je vous apporte quelques chocolats à déguster pour les fêtes de fin d'années !
L'homme court vers sa femme.
L'homme (très inquiet)
C'est la vieille du dessous qui veut nous empoisonner ! Va chercher la batte !
La femme (agressive)
Comment tu le sais ?
L'homme
Chérie, une fois dans ta vie, fais moi confiance
Après une courte hésitation durant laquelle les deux regards se croisent, la femme court dans le fond de l'appartement.
2 INT Soir Entrée puis séjour de l'appartement
On re-sonne. L'homme attend consciencieusement derrière la porte.
L'homme (tourné vers la porte, d'un air à la fois dégagé et hésitant)
Voilà voilà ! J'arrive ! Juste une seconde
Le temps de
de ranger un peu !
L'homme voit enfin sa femme arrivée, l'objet à la main. Il lui fait signe de faire silence et de se placer derrière la porte.
L'homme
Je vous ouvre Madame Douceur.
Il ouvre.
La vieille dame (souriante, lui tendant une petite boîte de chocolat)
Tenez, j'ai pensé que cela vous ferait plaisir, je ne vous embête pas plus longtemps (repartant)
L'homme (l'insistant à rentrer)
Mais non entrez Madame Douceur, vous prendrez bien une petite tisane en notre compagnie, ça nous ferait tellement plaisir de connaître nos nouveaux voisins !
La vieille dame (heureuse de pouvoir rentrer)
Bon d'accord, mais alors pas longtemps
Mon mari m'attend
A peine rentrée, la voisine se fait littéralement ruer de coups par la femme hystérique armée de la batte de base-ball. La vieille femme hurlant de terreur est alors violemment projetée au sol. L'homme en profite pour lui assener des coups de pieds au ventre. Tant et si bien que les vêtements du couple sont largement imbibés de sang et que la vieille dame se retrouve à l'agonie.
L'homme (furibond)
Alors, la vieille, tu croyais nous avoir aussi facilement, tu t'es pas fait assez tringler par ton mari, c'est ça qui te rend frustrée !!
L'homme sort un mouchoir en tissu, essuie la sueur sur son front, puis tire la vieille de l'entrée jusqu'au séjour.
L'homme (essoufflé)
Chérie
La perceuse
La femme repart batte à la main au fond de l'appartement, et revient avec une perceuse électrique.
La femme
J'ai pris un embout en acier, c'est plus prudent
La femme s'accroupit vers la vieille consciente mais dans un état semi-comateux. Elle approche la perceuse de la tempe de la vieille dame. Celle-ci est fermement tenue par le mari. Au moment d'appuyer sur le bouton, une sonnerie de portable retentit. Il s'agit de l'air de "Vive le vent".
Le couple se regarde. L'homme prend le portable situé dans la poche du gilet de la vieille et répond.
L'homme (essoufflé mais prenant un air dégagé)
Allo ?
Un vieil homme (inquiet)
Allo ? Qui est à l'appareil ?
L'homme
C'est Monsieur Trépiti, le voisin du dessus.
Un vieil homme
Qu'est ce qui se passe, j'ai entendu du bruit ! Passez-moi immédiatement ma femme !
L'homme
Euh, elle est indisponible pour le moment, puis-je prendre un
message ?
La veille (d'un gémissement d'agonie)
Denis, à l'aide
Bruit sec de perceuse. Hurlement étouffé. Le sang gicle sur le visage du mari. silence.
Un vieil homme (inquiet, entendant un bruit de perceuse au téléphone)
Comment ça prendre un message, vous vous foutez de moi ou quoi ? Je viens de l'entendre ! Je descends !
L'homme raccroche horrifié.
L'homme (à sa femme)
Le vieux descend !
3 INT Soir Salon du vieil homme
Le vieux voisin prend un revolver dans le tiroir de son entrée, ses clés, et sort de son appartement.
4 INT Soir Entrée puis séjour de l'appartement
Par le juda, on aperçoit le vieil homme qui sonne sans s'arrêter à la porte.
La femme (sèchement à l'homme)
Va ouvrir. Je reste là.
Le vieux voisin continue de sonner. Soudain, la porte s'entre-ouvre. Il la pousse précautionneusement muni de son revolver, et entre. L'homme maculé de sang surgit pour l'étrangler violemment à l'aide d'un fine cordelette.
Tentant de se débattre, le voisin appuie une première fois sur la détente du revolver faisant un trou dans un mur. Puis un second coup part et un troisième. L'étrangleur se fige, puis s'effondre.
Après avoir tenté de reprendre sa respiration, le vieil homme titube à pas lents vers sa femme. Elle est allongée inerte, un trou béant dans la tempe, les yeux ouverts. Se rendant compte du drame, il l'enlace fermement et fond en larmes à ses côtés.
Le vieux voisin (désespéré)
Ma chérie, qu'a-t-il fait
Qu'a-t-il osé te faire
Le vieil homme sert le visage tuméfié de la femme contre sa poitrine. La perte de tout espoir se lit dans ses yeux. Il approche alors lentement son pistolet vers son visage, le place doucement dans sa bouche. Il charge le pistolet. Il tire mais au même moment le hurlement d'une femme devit le pistolet de sa trajectoire, créant un trou sanglant dans la joue du vieil homme.
Ce dernier s'effondre sur son épouse, la blessure est si violente qu'il tremble de tout son long en gémissant.
La femme (hystérique)
Tu croyais t'en tirer comme ça, vieux bouc !!
La femme prend le revolver à terre et vise le vieil homme. Elle enclenche à son tour le chargeur, retient sa respiration en regardant l'homme baigné dans son sang.
Mais derrière elle, apparaît soudain Kevin, muni de sa hache. En un geste ample et rapide, il fracasse la tête de sa mère sous l'il agonisant du vieil homme.
Le jeune homme (énervé, le portable en main)
Peut-on avoir le calme dans cette maison bon sang !! (s'adressant à son portable) Qu'est-ce qu'on disait
Ouais exact Christina Ricci
Quelle bombe celle là
Le jeune homme, retire la hache du crâne de la mère puis retourne tranquillement au fond de la maison. Le vieux voisin, lui, continue d'agoniser. Le salon baigne dans une marre de sang. Près de l'entrée, la boite de chocolats gît à terre. Certains d'entre eux sont à même le sol, une étrange substance verte s'en échappe. Le garçon se penche vers la boîte, en avale un, puis disparaît au fond de la maison, après quelques instants, un bruit sourd de quelqu'un qui tombe lourdement se fait entendre.
FIN